Côte d’Ivoire: 5 questions à Laurent Monty Etoughe sur la crise au sein du FPI

Laurent Monty Etoughe, Consultant en Géopolitique a donné son avis sur crise au sein de l’ex parti politique de Laurent Gbagbo ©DR

Consultant en Géopolitique, Diplômé du CEDS de Paris, Laurent Monty Etoughe est un analyste géopolitique et promoteur de l’émission Point de vue – P2V. Propriétaire du cabinet d’intelligence Stratégique LME consulting avec lequel il a piloté le programme projet de société de Marcel Amon-Tanoh, candidat à l’élection présidentielle de 2020 en Côte d’Ivoire, il nous livre via cette interview, sa vision et son analyse des dissensions au sein du Front Populaire Ivoirien (FPI). Des dissensions nées de la désunion entre Laurent Gbagbo et son compagnon et ex Premier ministre  Pascal Affi Nguessan.

Dépêche 241 : L’actualité politique ivoirienne est marquée par la scission effective de Laurent Gbagbo  et Pascal Affi Nguessan, les deux leaders qui se partageaient la direction du Front  Populaire Ivoirien (FPI). Quel regard portez-vous sur cette actualité ?  

Laurent Monty Etoughe: Pour les observateurs avisés de la vie politique ivoirienne depuis quelques années, il n’y a là aucune véritable surprise. La rupture était déjà consommée entre les GOR (Gbagbo Ou Rien) et le  reste des militants du FPI (branche Affi, notamment). En réalité, le parti s’est balkanisé depuis la crise électorale de 2010-2011 qui a entraîné la chute du Président Laurent  Gbagbo. Le fait que Pascal Affi N’guessan ait accepté de maintenir le FPI dans le jeu  politique n’a pas été du goût de certains militants qui y ont vu une trahison à l’égard du  leader historique du parti.  

Il faut rajouter que le retour de Simone Ehivet Gbagbo dans l’arène politique suite à sa  sortie de prison et son retour en lumière a révélé des tensions latentes au sein du parti. Il y a aujourd’hui au sein du FPI plusieurs courants qui peinent à accorder leur marche  parce qu’en réalité, Laurent Gbagbo était la clé de voûte de toute cette architecture.  

Les derniers événements survenus depuis l’élection présidentielle de 2020 nous montrent  qu’il y avait au minimum trois grands courants au sein du FPI : les GOR, les pro-Affi et les  pro-Simone. Nous sommes donc clairement loin des questions de fond mais davantage sur  des questions de personnes et de loyauté.  Toutes les conditions étaient franchement réunies pour arriver à cette scission du FPI, un  parti qui a pourtant beaucoup œuvré à l’avènement du multipartisme en Côte d’Ivoire. 

D241:  Au terme du comité central extraordinaire tenu par le Front Populaire Ivoirien aile  Laurent Gbagbo, ce dernier a décidé de laisser ce parti qu’il a pourtant créé pour lancer  une nouvelle formation politique. Avez-vous été surpris par cette initiative de l’ancien  président Ivoirien ?  

LME: Non, je n’ai pas été surpris pour les raisons évoquées plus haut. Je pense en revanche qu’il  aurait été élégant et bien séant pour Laurent Gbagbo de recevoir séparément Monsieur  Pascal Affi Nguessan et Mme Simone Ehivet Gbagbo, malgré leurs divergences. Lorsqu’on  a été capable de rencontrer le Président Ouattara au nom de la réconciliation nationale, on  doit bien être capable de rencontrer ceux de son parti, malgré les divergences de vues et les  avis tranchés.  

Ceci dit, la stratégie de Gbagbo semble être d’évacuer tous les sujets crisogènes avant de  s’attaquer de front à une véritable reprise en main politique avec en ligne de mire  l’élection présidentielle de 2025 : divorce d’avec Simone Ehivet Gbagbo, l’équation Affi –  FPI, la rencontre avec le Président Ouattara etc.  

Sur la question du FPI, Gbagbo était attendu et il était parfaitement entendu que Pascal  Affi Nguessan ne lui ferait pas place nette. Ainsi, au risque de se perdre en arguties  juridiques, son conseil et lui ont jugé préférable de mettre en œuvre une nouvelle  formation politique. Ceci n’est pas nouveau dans le paysage politique ivoirien et même  international. On a bien vu le RDR de Ouattara se fondre dans le RHDP, en France l’UMP  est devenu Les Républicains (LR), le Front National est devenu le Rassemblement  National. Donc en soi il n’y a rien d’extraordinaire, à ceci près que Gbagbo va créer un  nouveau parti. Nous dirons que le paysage politique ivoirien s’enrichit d’une nouvelle offre.  

Nous verrons si ce nouveau parti marquera un changement dans l’idéologie et la  philosophie politique du gbagboïsme. Il nous souviendra que la crise de 2010-2011 a  largement dépassé le seul cadre ivoirien et que Laurent Gbagbo est paru aux yeux de  nombreux africains comme celui qui tenait tête à ce qu’ils ont qualifié d’impérialisme  néocolonial français. A ce titre, son sort et son combat ont trouvé un écho plutôt favorable  dans l’opinion publique africaine. Pour finir, on peut considérer que Gbagbo a laissé la légalité et qu’il a conservé la  légitimité. 

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D241: De son côté, Pascal Affi Nguessan réagissant à ce départ, a déclaré que son ancien Chef  de l’Exécutif était poussé par un esprit de vengeance et une soif manifeste de pouvoir.  Quelle analyse faites- vous de cette sortie ?  

LME: Il en va de la politique comme dans la vie courante : lorsque les familles se déchirent,  l’émotion l’emporte bien souvent sur la raison. Je ne peux donc m’avancer sur les griefs  réels ou supposés entre ces deux leaders mais il va sans dire que la scission est  consommée. Ces propos de Pascal Affi Nguessan traduisent simplement, à mon sens, sa  déception de ne pas voir le FPI réunifié suite au retour de Gbagbo en Côte d’Ivoire mais  aussi son inquiétude sur son rôle et sa place dans la recomposition de l’opposition  ivoirienne induite par le retour de Laurent Gbagbo.  

D241: Après l’annonce de la création de son parti, il se susurre que Laurent Gbagbo a exhumé  ses ambitions présidentielles ? Êtes vous de cet avis ?  

LME: Dans une interview accordée à TV5 monde avant l’élection présidentielle de 2020, Laurent  Gbagbo a fait comprendre qu’il n’excluait rien. Depuis plus de trente ans, la vie politique ivoirienne est rythmée par ces trois géants que sont Laurent Gbagbo, Henri Konan Bédié et Alassane Ouattara. Il me semble que nous arrivons inexorablement à l’épilogue de ce long feuilleton politique avec l’élection de 2025. Disons-le clairement : avec 76 ans pour Laurent Gbagbo, 79 ans pour Alassane Ouattara et  87 ans pour Henri Konan Bédié, on peut être fondé à penser qu’ils ne représentent pas  l’avenir de la Côte d’Ivoire. Ils sont au soir de leur carrière politique et ils devraient plutôt  songer à leur succession, même s’ il faut reconnaître au Président Ouattara de l’avoir fait  en choisissant le Premier Ministre Amadou Gon Coulibaly, malheureusement rappelé à  Dieu.  

Les Ivoiriens veulent-ils d’un remake de l’élection de 2010? Je n’en suis pas si sûr. En  revanche, ils attendent des actes concrets pour donner corps et sens à la réconciliation  nationale.  

Pour finir, il ne faut pas oublier cette loi visant à réduire à 75 ans l’âge maximum pour  briguer la magistrature. Si elle venait à être adoptée et introduite dans la constitution  ivoirienne, elle fermerait les portes à un retour au Palais pour chacun de ces éléphants.  

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D241: Monsieur Monty, un mot de fin ?  

LME: La Côte d’Ivoire est un pays phare du continent dont l’évolution et les atermoiements ont  un impact significatif sur les pays de la CEDEAO dont elle est la locomotive économique.  

Ivoiriens ou non, nous voulons tous que la Côte d’Ivoire réussisse le pari de la  Réconciliation nationale et qu’elle tourne définitivement le dos à la violence.  

Tous les bords de l’échiquier politique et social ivoirien doivent travailler de pair afin que  le pays ne se mettent pas en branle tous les cinq à l’occasion des joutes électorales.  

La Côte d’Ivoire à d’immenses défis tels que la cherté de la vie, le chômage des jeunes et  j’en passe mais je considère qu’il faut désarmer les cœurs pour parvenir à une véritable  réconciliation. La responsabilité des tous est importante mais celle des 3 éléphants l’est  encore plus.  

2 Commentaires

  1. Morgane Stefanini

    Analyse percutante, Merci Mr Monty

  2. Morgane Stefanini

    Analyse percutante, Merci Mr Monty

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