Interview : Décryptage et analyse du nouvel emprunt obligataire de l’État gabonais d’un montant de 458 milliards FCFA

Willy Ontsia livre son analyse sur le dernier emprunt obligataire du Gabon ©DR

Libreville, le 6 décembre 2021 (Dépêches 241). Dans une interview accordée à notre Echos du nord, Willy Ontsia s’est prononcé sur le dernier emprunt obligataire réalisé par l’Etat gabonais. Nous publions in-extenso l’interview. Pouvez-vous nous décrypter le nouvel emprunt contracté par le Gabon sur le marché financier international ?

Échos du Nord: Pouvez-vous nous décrypter le nouvel emprunt contracté par le Gabon sur le marché financier international ?

Willy Ontsia: Le 17 novembre 2021, l’Etat gabonais a levé un nouvel emprunt obligataire en devise étrangère pour un montant en principal de 800 millions de dollars américains soit une contre-valeur de 458 milliards FCFA.

Cette énième dette présente la caractéristique d’un emprunt au taux d’intérêt de 7 % avec un capital remboursable in fine, ce qui signifie que chaque année, le pays paiera uniquement les intérêts du prêt soit près de 32 milliards F.cfa par an mais le capital emprunté soit 458 milliards F.cfa sera remboursé uniquement dans 10 ans soit en 2031.

Selon la communication gouvernementale, cette levée de fonds sur le marché financier international d’un montant de 458 milliards F.cfa servira au rachat anticipé d’un précédent emprunt obligataire de 736 millions de dollars américains (soit 420 milliards F.cfa) dont l’échéance de remboursement était programmée pour l’année 2024. 

EDN: Est-ce qu’on peut dire que l’Etat gabonais fait la roue sur le marché financier international pour rembourser sa dette?

WO: Pour rappel, en 2017, le gouvernement avait émis un nouvel emprunt obligataire en euro-bonds pour rembourser un ancien emprunt contracté en 2007. Dans le jargon financier, on appelle cela « faire la roue » donc l’Etat gabonais fait du « roll-over » sur le marché financier international à l’image de ce que fait la CNSS sur le marché bancaire local. 

De fait, le nouvel emprunt obligataire en euro bonds reproduit le même schéma financier que l’emprunt 2017 car ce nouvel emprunt 2021 de 458 milliards F.cfa vise à rembourser un précédent emprunt de 2013 arrivant à échéance en 2024.

EDN: Ce nouvel emprunt n’est-il pas révélateur des difficultés de trésorerie de l’Etat gabonais?

WO: En français facile, comme les caisses de l’Etat gabonais sont relativement vides et le pays ne dispose d’aucune réserve financière conséquente, à chaque nouvelle échéance de remboursement « in fine » d’un emprunt en euro-bonds, notre pays est contraint de recourir à un nouvel emprunt pour rembourser l’ancien emprunt.

EDN: Comment comprendre que le gouvernement fait un nouvel emprunt en 2021 pour rembourser un ancien prêt qui devait arriver à échéance en 2024 soit près de trois (3) ans avant le terme échu?

WO: Sachant que l’agenda électorale, dont l’élection présidentielle de 2023, pourrait accroître le risque pays du Gabon et dégrader la signature de l’Etat gabonais entre 2022 et 2024, le gouvernement a préféré déclencher en 2021, le remboursement anticipé du prêt 2013 arrivant à échéance en 2024, soit près de 3 ans avant le terme initial.

De manière stratégique, en effectuant cet amortissement anticipé, le gouvernement a découvert l’agenda politique avec les échéances financières du pays afin de préserver, en toute circonstance, la crédibilité extérieure du Gabon.

EDN: Quelles seront les charges de trésorerie et de financement que va générer ce nouvel emprunt gabonais sur les marchés financiers internationaux ?

WO: A terme échu, toutes choses égales par ailleurs, pour ce nouvel emprunt en eurobonds rémunéré au taux d’intérêt de 7% l’an amortissable sur une durée de 10 ans, l’Etat gabonais devra rembourser, en capital et en intérêt, l’équivalent de 778 milliards F.cfa correspondant au capital emprunté le 17 novembre 2021, soit 458 milliards F.cfa plus les intérêts cumulés sur la durée de 10 ans, soit un montant de 320 milliards F.cfa (soit 32 milliards de charges d’intérêt par an) hors commission et autres débours des arrangeurs.

Comparativement, le coût total de ce nouvel emprunt obligataire soit 778 milliards F.cfa correspond à l’équivalent de plus d’une année de salaires et primes des fonctionnaires (684 milliards F.cfa par an, base PLFI 2022 et LFR 2021) ou représente plus de deux années de budget d’investissement (326 milliards F.cfa par an, base PLFI 2022 et LFR 2021).

Sur la base de ces chiffres, chacun des gabonais peut se faire une idée exacte des conséquences de l’endettement abyssal et improductif de l’Etat gabonais devenu une vache à lait pour les investisseurs internationaux.  

EDN: Comment le gouvernement aurait-il pu procéder pour solder définitivement cette dette due aux investisseurs internationaux sans recourir à un nouvel emprunt équivalent sur le marché financier international?

WO: Cette situation aurait pu être évitée si le gouvernement avait mis en place un mécanisme de « compte séquestre » domicilié notamment à la BEAC pour provisionner régulièrement et d’avance les sommes dues à ces créanciers extérieurs avant terme échu.  

Pour se faire, le montage financier aurait consisté pour l’Etat gabonais à identifier une ou plusieurs recettes qui auraient étés par la suite transférées et bloquées sur un compte spécial ouvert dans les livres de la BEAC afin de constituer les provisions financières nécessaires à l’amortissement en fonds propres de ses emprunts sur les marchés financiers.  

Et comme autre suggestion, pour une optimisation de la gestion de la dette publique notamment celles contractées sur les marchés financiers, l’Etat gabonais pourrait également créer un établissement public spécialisé exclusivement dédiés à la gestion active et passive de la dette publique.

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