137 expatriés contre 51 nationaux : le ratio qui révèle un État absent de son secteur industriel

Gabon: sur 187 entreprises industrielles, seuls 51 sont dirigées par des nationaux © Dépêches 241

Libreville, le 13 Mai 2026 – (Dépêches 241). Une enquête nationale financée par la Banque Africaine de Développement vient de rendre son verdict sur l’état du tissu industriel gabonais : sur près de 190 entreprises recensées à travers le pays, seulement 51 sont dirigées par des nationaux, contre 137 aux mains d’expatriés. Un déséquilibre structurel qui dépasse la simple statistique et qui interroge, sur le fond, la cohérence de décennies de politique économique.

Les résultats de l’enquête nationale sur les entreprises industrielles implantées au Gabon ont été officiellement remis le 11 mai dernier par Maître Lubin Ntoutoume, Ministre de l’Industrie, au Vice-président du gouvernement Hermann Immongault. Initiée en 2024 avec l’appui de la Banque Africaine de Développement (BAD), cette investigation constitue la première cartographie sérieuse du secteur industriel gabonais depuis l’avènement du Comité pour la Transition et la Restauration des Institutions (CTRI), rapportée par le quotidien l’Union dans sa parution du 12 mai 2026.

Un circuit industriel confisqué ? 

Le verdict de cette enquête est, il faut le dire, sans ambiguïté. Sur 188 entreprises industrielles, 137 sont détenues par des étrangers, contre seulement 51 par des ressortissants gabonais. En clair, les nationaux ne contrôlent que 27 % du tissu industriel de leur propre pays. Un ratio qui, rapporté aux ambitions de souveraineté économique régulièrement proclamées par les nouvelles autorités, relève moins de la simple statistique que d’un aveu structurel.

Ce déséquilibre n’est pas un accident de parcours. Il est le produit d’une gouvernance économique longtemps permissive, codes d’investissement taillés sur mesure pour les opérateurs étrangers, accords de gré à gré jamais remis en cause, et un État peu soucieux de former des champions industriels nationaux. La transition hérite de cet héritage lourd ; elle ne saurait s’en exonérer indéfiniment.

Les failles que l’enquête  a révélées

Au-delà de la question de la propriété, l’enquête a mis en évidence plusieurs défaillances profondes dans la gouvernance industrielle gabonaise. Des entreprises exercent leurs activités sans agrément en bonne et due forme, opérant dans un flou juridique que personne, visiblement, n’avait eu la volonté de résorber. D’autres font état d’une absence criante de données statistiques fiables, rendant toute planification sectorielle sérieuse quasi impossible.

Le Ministre Lubin Ntoutoume a lui-même reconnu la nécessité de « revisiter la gouvernance industrielle actuelle ». Formule prudente pour désigner ce qui s’apparente, en réalité, à un secteur longtemps laissé à lui-même,  sans vision stratégique consolidée, sans mécanismes de contrôle efficaces, et sans cadre incitatif conçu pour faire émerger un entrepreneuriat industriel gabonais digne de ce nom.

L’absence de statistiques fiables n’est pas une lacune technique, elle est réalité  le symptôme d’une tradition de gouvernance peu encline à la transparence, où l’opacité des données protège autant les intérêts étrangers mal déclarés que les arrangements informels qui les accompagnent. Gouverner sans chiffres, c’est gouverner sans comptes à rendre.

Des pistes pour inverser la courbe

La photographie que livre cette enquête est sombre, mais elle n’est pas sans issue. Pour que la Ve République transforme ce diagnostic en feuille de route opérationnelle, plusieurs axes structurants méritent d’être engagés sans délai. 

En premier lieu, le gouvernement peut entamer une procédure de révision du Code des Investissements pour introduire des obligations de partenariat local. Par exemple, toute nouvelle implantation industrielle à capitaux étrangers devrait prévoir une part minimale de capital national ou une coentreprise avec un opérateur gabonais.

L’idée de créer un registre industriel numérique fiable et public peut également être envisagée. Ce régime permettrait de suivre  en temps réel des agréments, des emplois générés, des obligations fiscales acquittées, et de la nationalité des actionnaires effectifs.

L’Etat peut également mettre en place un fonds de garantie dédié à l’entrepreneuriat industriel national, en lien avec des institutions telles que la BAD ou la BDEAC, afin de lever les obstacles financiers qui freinent l’accès des Gabonais à la tête d’unités de production. Une initiative à laquelle peut s’ajouter le lancement d’un  programme de formation accélérée aux métiers industriels, articulé autour des filières à haute valeur ajoutée que le Gabon sous-exploite : transformation du bois, agroalimentaire, industrie extractive de second rang.

Enfin, le gouvernement pourrait instaurer un mécanisme de préférence nationale dans les marchés publics industriels, à l’instar de pratiques adoptées dans plusieurs économies africaines.

Ces pistes ne sont pas nouvelles. Elles figurent, sous des formes variées, dans plusieurs rapports produits depuis des années par les partenaires du Gabon. Ce qui manquait jusqu’à présent, c’était moins l’analyse que la volonté politique de l’inscrire dans des actes concrets. 

L’enquête livrée au Vice-président Immongault constitue désormais une base. Reste à savoir si elle sera le point de départ d’une politique industrielle ambitieuse, ou simplement un rapport de plus classé dans les archives de la Ve République. 

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