
Libreville, le 16 octobre 2026 – (Dépêches 241) Un mémoire de 53 pages au départ, une crise diplomatique, des émissaires dépêchés à Brazzaville, puis moins de dix pages d’observations, le dossier des biens mal acquis révèle un spectaculaire infléchissement de la position gabonaise. Selon Africa Intelligence, Libreville a considérablement édulcoré ses écritures judiciaires après les tensions suscitées par son soutien au renvoi de proches de Denis Sassou-Nguesso devant le tribunal correctionnel de Paris. Sans établir un abandon formel de la procédure, cette séquence interroge la cohérence diplomatique et l’élan de fermeté du régime d’Oligui Nguema.
Il y a des offensives qui s’achèvent par une reddition, d’autres par un armistice. Celle que Libreville avait lancée devant le juge Serge Tournaire s’achève par quelque chose de plus rare, un erratum diplomatique, dressé à la gomme et au ciseau plutôt qu’à la plume.
Le 30 juillet, les ors d’un mariage princier à Libreville semblaient encore consacrer la proximité entre Denis Sassou-Nguesso et les cercles du pouvoir gabonais. Six semaines plus tard, le 8 septembre, les avocats de l’État gabonais déposaient auprès du juge Serge Tournaire un mémoire de 53 pages soutenant le renvoi devant la justice correctionnelle de plusieurs personnes mises en examen, dont Antoinette Sassou-Nguesso et Omar-Denis Junior Bongo. Une initiative audacieuse pour un pays dont les relations avec Brazzaville sont tissées de liens historiques, politiques et familiaux.
La nuit des longs couteaux
La réaction de Brazzaville n’aurait pas tardé. Selon Africa Intelligence, Denis Sassou-Nguesso aurait évoqué le dossier avec Emmanuel Macron lors d’un entretien à l’Élysée, le 9 septembre. Devant les remous, le conseil gabonais Me Vivien Makaga-Péa s’est empressé de justifier et relativiser l’offensive gabonaise en indiquant « une partie civile ne poursuit personne et ne renvoie personne ». La formule est juridiquement défendable, puisque la décision de renvoi appartient au seul juge.
Politiquement par contre, elle est involontairement éloquente car un État qui sent le besoin de préciser qu’il ne poursuit personne, trois semaines après avoir soutenu le renvoi, plaide moins pour sa procédure que pour son pardon. En langage de chancellerie, l’exercice a un nom : la « justification défensive ». On n’explique pas ce qu’on assume, on explique ce qu’on regrette de laisser paraître.
Dans la foulée, le dossier va quitter alors le prétoire et entrer dans l’arène des intrigues politiques. Selon Africa Intelligence, Denis Sassou-Nguesso aurait rencontré nuitamment Ali Bongo à Paris, pour évoquer des moyens de « perturber le jeu politique en instrumentalisant les divisions » au sein du Parti démocratique gabonais. Rien ne dit que ce projet ait prospéré, mais le signal compte plus que son exécution, le contentieux judiciaire a trouvé son prolongement dans l’arène politique gabonaise elle-même.
Libreville réduit son mémoire de 53 pages à moins de 10 page: la diplomatie de la gomme
Le procédé manifestement a porté ses fruits vu que fin septembre, Libreville pris de vertige, dépêche des émissaires auprès du président congolais pour tenter d’apaiser les tensions. Le président congolais, rapporte Africa Intelligence, n’y contient pas sa colère « lors d’un long monologue », en présence d’Omar-Denis Junior Bongo. On notera le dispositif scénique : des envoyés qui écoutent, un hôte qui tonne, et au bout du compte, un mémoire qui maigrit.
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Les mots et l’irascibilité du président Congolais ont effectivement eu leur effet. Début octobre, les avocats gabonais transmettent au juge de nouvelles observations, moins de dix pages, « largement édulcorées ». Les références au financement occulte lié à l’ancienne compagnie pétrolière Elf ont disparu. Surtout, ont été supprimées les formules sur le souhait du Gabon de voir renvoyés devant le tribunal correctionnel le clan Sassou Nguesso, sa femme notamment et ses petits enfants.
De 53 pages à moins de dix : la diplomatie des ciseaux aurait-elle succédé à l’offensive judiciaire ? Poser la question, c’est déjà y répondre.
Pourquoi lancer l’offensive pour ensuite s’en excuser ?
Autre élément troublant, Me Makaga-Péa aurait signalé au barreau de Paris avoir reçu des menaces, des intimidations et subi des filatures. Des faits en conséquence desquels ce dernier déposera plainte contre X le 5 octobre avant, certainement pris de panique, de se mettre en retrait de la procédure désormais suivie par Me Raphaël Gauvain.
La question est celle que se posent déjà les chancelleries. Deux lectures sont possibles, et aucune ne flatte vraiment. La première nourrit l’idée que l’offensive gabonaise a été lancée sans en mesurer le coût, sans avoir calibré ses suites diplomatiques, pour envoyer à l’opinion gabonaise, le signal d’un pouvoir de rupture avec les pratiques d’hier. La seconde acte le fait que le régime n’était manifestement pas unanime, et la ligne dure de Libreville a cédé devant la ligne prudente, avec l’ombre portée des divisions du PDG et sous le poids de l’influence du clan Sassou pesant dans la balance
Dans les deux cas, l’image est la même, celle d’un exécutif qui découvre après coup le prix de ses propres actes. Un État peut renoncer à une procédure, c’est possible, ce qui l’affaiblit, c’est de renoncer après avoir été rappelé à l’ordre, sous les yeux de ses partenaires.
Les précédents similaires et ce que l’Afrique enseigne
Les précédents en Afrique de ce type d’offensive invitent à la prudence. La Zambie avait poursuivi l’ancien président Frédérick Chiluba jusque devant les tribunaux londoniens, en tenant son cap malgré l’impopularité diplomatique de la démarche. La Guinée équatoriale, à l’inverse, a fait de la défense de Teodorin Obiang une affaire d’État, jusqu’à saisir la Cour internationale de justice. Elle a perdu juridiquement, mais elle n’a jamais plié par principe, par personnalité et par dignité.
De ses précédents en Afrique, la leçon est constante : la crédibilité d’un État tient à sa constance, quelle qu’en soit la cause. Un État qui poursuit ou qui défend avec la même détermination est respecté, même quand il perd. Celui qui avance puis recule s’expose à ne plus être cru, ou craint, ni par ses adversaires, ni par ses alliés, ni par ses propres citoyens, qui attendaient peut-être autre chose qu’un repentir de procédure.
En Afrique centrale généralement, la souveraineté ne se proclame pas seulement dans les discours : elle se mesure à la constance avec laquelle un État défend ses intérêts. Libreville n’a pas formellement renoncé à ses prétentions patrimoniales, mais elle donne le sentiment d’avoir baissé le ton lorsque Sassou-Nguesso a haussé le sien. Une retraite qui ne dit pas son nom, et dont le prix pourrait être la crédibilité de la parole gabonaise.
Reste à savoir si cet allègement suffira à refermer la crise et la plaie qu’elle a laissée en espérant surtout que cette procédure n’a pas ouvert une autre, celle qui consiste, pour chaque voisin mécontent, à se demander combien de temps il faudra pour cicatriser la blessure.







