Biens mal acquis: Libreville arme la main de la justice française contre le clan Sassou-Nguesso

De Libreville à Paris, les alliances diplomatiques se heurtent à la justice et à la force des droits dans le dossier des Biens mal acquis © Dépêches 241

Libreville, le 11 septembre 2026 – (Dépêches 241). Le 30 juillet dernier, à Libreville, sous les ors d’un mariage princier, Denis Sassou-Nguesso avait cru en recevoir un. Six semaines plus tard, le 8 septembre, une note de cinquante-trois pages est venue lui rappeler qu’en matière de biens mal acquis, les liens du sang et les proximités de façade ne pèsent guère face aux exigences du droit. Selon Africa Intelligence, dans un article paru ce jour intitulé, « Bien mal acquis : Libreville demande le jugement de la première dame congolaise », les avocats de l’État gabonais, partie civile dans la procédure parisienne, soutiennent sans détour le renvoi devant le tribunal correctionnel de la première dame du Congo et de deux de ses petits-fils. Un acte de procédure, en apparence anodin, mais qui pourrait rouvrir une plaie que l’on croyait refermée entre Brazzaville et Libreville.

Le 8 septembre, au tribunal judiciaire de Paris, Raphaël Gauvain, avocat associé au cabinet Stephenson Harwood, et son confrère gabonais Vivien Makaga-Pea ont déposé, au nom de la République gabonaise, leurs observations auprès du premier vice-président chargé de l’instruction, Serge Tournaire. Ce mémoire, selon notre confrère, répond au réquisitoire définitif du Parquet national financier, daté du 21 juillet, dans lequel le ministère public demandait le renvoi de l’ensemble des personnes et sociétés visées dans le volet gabonais de l’affaire dite des biens mal acquis. Sur ce point précis, les conseils de Libreville ne se contentent pas d’acquiescer, ils appuient, avec la rigueur d’un plaidoyer construit, la demande du Parquet National Financier (PNF). Et parmi les noms qu’ils citent expressément, figure celui d’Antoinette Sassou-Nguesso, épouse du président congolais.

Une note de cinquante-trois pages, une onde de choc diplomatique et des noms qui foudroient un Palais 

Au-delà de la première dame, ce sont deux petits-enfants d’Omar Bongo et de sa fille défunte, Édith Lucie Bongo Ondimba, que les avocats gabonais placent au cœur de leur argumentaire. Omar-Denis Junior Bongo, également conseiller informel sur les grands dossiers diplomatiques, et Yacine Queenie Bongo seraient tous deux mis en examen pour neuf chefs d’accusation dont le recel de détournement de fonds publics, corruption active et passive, abus de biens sociaux. C’est précisément au moment où il séjournait à Paris que le chef de l’État congolais Denis Sassou Nguesso aurait découvert, avec une stupéfaction qu’on devine glaciale, que ces differents noms figuraient noir sur blanc dans un document porté par un pays qu’il considérait, jusque-là, comme un allié de circonstance.

La fureur d’un président qui se croyait épargné

La missive n’a mis que peu de temps à remonter jusqu’à Denis Sassou-Nguesso. Furieux contre son homologue gabonais, Brice Clotaire Oligui Nguema, le président congolais n’a pas attendu longtemps pour évoquer le dossier. Selon Africa Intelligence, dès la matinée du 9 septembre, lors d’un entretien à l’Élysée consacré pour l’essentiel à des sujets autrement plus stratégiques, il en a longuement parlé à Emmanuel Macron, le président Français. Le même jour, il s’est entretenu sur le dossier avec son avocat, Jean-Charles Tchikaya, resté muet sollicité par nos confrères. Et ce silence en réalité  en dit long, il trahit moins la discrétion d’usage qu’un embarras que la diplomatie ne sait plus vraiment masquer.

Ce qui irrite entre autres, le chef de l’État congolais, en réalité, tient moins au fond du dossier judiciaire qu’à une espérance déçue. Il misait en réalité sur un désistement de Libreville de sa constitution de partie civile pour affaiblir la procédure et, ce faisant, limiter les risques judiciaires pesant sur son épouse et ses petits-enfants. Cette confiance, apparemment mal placée, s’est fracassée contre la détermination de l’Etat gabonais et des ses conseils.

Des noces à Libreville au glaive de Paris

Il y a, dans le calendrier de cette affaire, une coïncidence que l’on ne saurait ignorer. Le réquisitoire du Parquet national financier avait été signé la même semaine que les célébrations du mariage d’Omar-Denis Junior Bongo, à Libreville, en présence de Brice Clotaire Oligui Nguema, de Denis Sassou-Nguesso lui-même et de leur homologue équato-guinéen, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo. Cette réunion de chefs d’État autour d’une union familiale avait alors été lue comme une marque d’égard du président gabonais envers la famille Sassou-Nguesso, un geste qui avait quelque peu apaisé des relations jusque-là tendues entre Brazzaville et Libreville.

Comment, dès lors, Brazzaville n’aurait-elle pas mesuré la portée de ce qui allait suivre ? Après avoir affiché, sous les lambris d’une fête familiale, une telle proximité avec le pouvoir congolais, le Gabon se constitue aujourd’hui partie civile dans une procédure judiciaire visant directement l’épouse du président congolais et deux enfants de la lignée Bongo-Ondimba. Entre l’effusion des noces et la froideur du prétoire, le contraste est saisissant, et c’est précisément ce contraste que Denis Sassou-Nguesso semble avoir perçu comme une attaque directe contre les siens, quand les conseils du Gabon, eux, s’en tiennent à une lecture strictement juridique, dénuée de toute considération personnelle.

Le droit, au-delà des liens de façade

Que l’on y voie un revirement ou la simple continuité d’un engagement judiciaire assumé de longue date, la démarche des avocats gabonais rappelle une évidence que les usages diplomatiques tendent parfois à estomper: la qualité de partie civile n’admet pas de traitement de faveur. En soutenant le renvoi devant le tribunal correctionnel de la première dame du Congo et de deux petits-fils de l’ancien président Omar Bongo, Libreville s’inscrit dans la stricte logique de sa constitution de partie civile, quitte à froisser un allié que les convenances auraient voulu ménager. 

Reste à savoir si cette fidélité au droit résistera aux pressions d’une realpolitik régionale où les mariages se célèbrent plus aisément que les contentieux ne se referment.

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