Tortures, détentions arbitraires, violations des procédures:  Les experts de l’ONU s’inquiètent de la situation au Gabon

Le Gabon épinglé à Genève sur la question des Droits humains, une 84e session de l’ONU qui tombe au plus mauvais moment © Dépêches 241

Libreville, le 4 Mai 2026 – (Dépêches 241). La 84e session du Comité des Nations Unies contre la torture s’est récemment achevée à Genève avec un verdict sans appel pour Libreville : le Gabon figure parmi les pays indexés pour violations des droits humains. Arrestations arbitraires, détentions sans procédure, tortures, le rapport de l’Organisation Mondiale Contre la Torture (OMCT) démonte, preuves à l’appui, le vernis démocratique dont se dräpe le régime de la Ve République. Et cette mise en cause internationale survient quelques semaines seulement après que le Département d’État américain a classé le Gabon parmi les pays à risque. Le cumul est accablant.

La 84e session du Comité des Nations Unies contre la torture a rendu son verdict il y’a quelque jours à Genève, en Suisse. Le Gabon y figure en bonne place, et pas pour s’y distinguer. Dans un rapport publié conjointement avec plusieurs ONG de défense des droits humains, les experts onusiens documentent avec précision ce que Libreville s’emploie à nier avec constance : des violences systématiques commises par les forces de sécurité, des arrestations arbitraires, des détentions hors procédure, et une justice instrumentalisée au service du pouvoir.

Ce tableau accablant contraste frontalement avec les promesses de démocratisation abondamment formulées par le Général, désormais Président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema au lendemain du coup d’État du 30 août 2023. Trois ans après, les mots s’épuisent et la réalité les dément point par point.

Un rapport qui résonne avec une actualité brûlante à Libreville

Le timing du rapport onusien ne pouvait pas plus mal tomber pour le régime. Depuis le 16 avril dernier, Alain-Claude Bilie-By-Nze, ancien Premier ministre sous Ali Bongo Ondimba et candidat à l’élection présidentielle d’avril 2025, croupit à la prison centrale de Libreville. Chef d’inculpation : une affaire frappée par le délai de prescription, pour des faits qui, à ce jour, ne sont toujours pas légalement constitués. Une détention qui ne relève pas de la justice mais de la politique selon plusieurs observateurs. 

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Ce n’est pourtant qu’un cas parmi d’autres. Jamais sous la Vème République l’État de droit n’avait été aussi ostensiblement malmené, et jamais le fossé entre les déclarations officielles et les pratiques réelles n’avait été aussi béant. La parole venue de Genève vient confirmer ce que les Gabonais vivent et que certains refusent encore d’admettre. « Maintenant, ce que nous reprochons, ce sont les arrestations arbitraires. Aujourd’hui, on les vit de plus en plus, donc il y a vraiment urgence à réparer les torts qui ont été commis, à appliquer ces textes. Le Gabon a signé des traités et les a ratifiés. Et puis, on est encore en train de subir des cas de tortures et même des gens qui perdent la vie. Ce n’est pas croyable ! » a déclaré  Aïcha Tsoumou, Présidente du Collectif des victimes des violences post-électorales d’août 2016, présente à Genève pour témoigner

L’affaire Opiangah : la marque de fabrique d’un régime qui n’a pas rompu avec l’arbitraire

L’opinion gabonaise ne saurait oublier la violence méthodique et disproportionnée avec laquelle l’appareil judiciaire de l’État s’est déployé contre Hervé Patrick Opiangah. Le 20 novembre 2024, sans mandat légalement établi, sans plainte déposée préalablement au déclenchement de l’action publique, sans preuve ni victime , le Procureur de la République Bruno Obiang Mve avait ordonné une traque spectaculaire : perquisition armée, forces de 3e catégorie lancées à ses trousses, domicile fouillé de fond en comble, biens de valeur saisis, siège de son parti saccagé, sa holding  employant des milliers de Gabonais arbitrairement fermée, ses comptes bancaires gelés. Le tout pour une supposée « affaire de mœurs ».

Le dénouement est aussi cinglant qu’éclairant : non-lieu prononcé le 12 mars 2026, et une plainte déposée contre le Gabon devant la Cour Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples (CADHP). L’État a engagé toute sa puissance coercitive contre un citoyen pour, au final, devoir rendre gorge devant le droit. Ce n’est pas une bavure, c’est un mode de gouvernement.

Classement américain et indexé par l’ONU : la double peine diplomatique

La condamnation de Genève ne s’inscrit pas dans le vide. Elle s’ajoute à un contexte déjà dégradé : quelques semaines plus tôt, le Département d’État américain a classé le Gabon parmi les pays à risque. Deux signaux d’alarme majeurs, émis par deux institutions de référence à quelques semaines d’intervalle : le régime de la Ve République ne peut plus feindre de les ignorer ni les balayer d’un revers de main commé des attaques extérieures. Sur le plan de l’image, le mal est profond et potentiellement durable. 

Le Gabon, qui ambitionne de s’ouvrir aux investisseurs étrangers et de jouer un rôle de premier plan dans les négociations climatiques et géostratégiques, se présente désormais sur la scène internationale sous les habits d’un État qui ne respecte pas ses propres engagements conventionnels. Les traités signés, les Conventions ratifiées, les discours sur « l’Etat de droit »,  tout cela se retourne contre Libreville avec la force du dossier constitué. 

Concrètement, les conséquences pourraient être sévères. Une indexation persistante par des organes de l’ONU expose le Gabon à un renforcement des conditionnalités des bailleurs de fonds internationaux, à une fragilisation des négociations bilatérales en cours, et à un froid diplomatique avec des partenaires européens et nord-américains attachés aux critères de gouvernance. Dans un contexte de transition politique censée légitimer le régime, c’est un camouflet diplomatique de première grandeur.

Libreville promet, mais les actes manquent

Confronté à ces mises en cause répétées devant les instances onusiennes, le gouvernement gabonais a fait valoir sa volonté de s’amender : accélération du traitement des dossiers de détention préventive, renforcement du cadre législatif, réorganisation de la Commission Nationale des Droits de l’Homme. Des engagements que l’on entend depuis août 2023, et dont l’application effective reste, à ce jour, largement introuvable dans les faits.

Car promettre devant les Nations Unies ne coûte rien. Ce qui coûte, c’est de libérer Alain-Claude Bilie-By-Nze. Ce qui coûte, c’est d’engager la responsabilité des agents de l’État qui ont fermé les sociétés d’Opiangah et l’ont pourchassé sans fondement. Ce qui coûte, enfin, c’est de mettre en accord les actes avec les mots. En l’état, Genève n’a fait que nommer ce que beaucoup savaient déjà : sous l’ère Oligui Nguema, l’arbitraire n’a pas reculé, il a changé de costume. 

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