
Libreville, le 4 Mai 2026 – (Dépêches 241). Le FEMUA s’est achevé hier à Abidjan. Le Gabon y avait une délégation. Mais à y regarder de près, il s’agissait moins d’une délégation artistique que d’une liste de copains validée en coulisses. Koba Building absent. Amandine absente. Omar Defunzu absent. « Eboloko » absent. Shan’l la Kinda absente. Ndong Mboula absent. En revanche, Big Row était là. NZ Benks aussi. Des artistes que la Côte d’Ivoire ne connaissait pas. Des artistes que l’Afrique ne connaissait pas. Des artistes que le Gabon lui-même peine à situer.
Le Festival des Musiques Urbaines d’Anoumabo n’est pas une fête de quartier. Le FEMUA est l’une des scènes musicales les plus influentes d’Afrique de l’Ouest, un carrefour où les artistes s’exposent à des millions de spectateurs, où les plateformes de streaming observent, où les tourneurs recrutent, où les collaborations se nouent. Chaque pays qui y participe engage, de fait, son image musicale et culturelle sur le continent. C’est une vitrine. Et une vitrine, on s’en sert avec sérieux. Le Gabon a envoyé une vitrine vide. Ou presque. Au lieu de déployer ses forces les plus visibles, les plus virales, les plus fortes, portées par les chiffres et la réputation, le ministère de la Culture a opéré un sélection d’une opacité absolue, dont la logique, si logique il y a, ne doit rien au prestige, à la compétence ou à l’intérêt du Gabon.
Les absents : l’espoir et l’héritage de la musique gabonaise laissés au garage
Les chroniqueurs de la télévision ivoirienne l’ont eux-mêmes relevé, ce qui est en soi une humiliation : Koba Building, un des rappeurs gabonais les plus écoutés , dont la popularité déborde largement les frontières du pays, n’était pas au FEMUA. Absent. Laissé à Libreville pendant que des artistes sans fanbases prenaient l’avion pour Abidjan sous le pavillon gabonais.
Absent également : Amandine, la Reine d’Empire, voix puissante du Tradi moderne gabonais, artiste fédératrice, reconnue bien au-delà des frontières. Omar Defunzu, l’humoriste gabonais le plus suivi à l’international, dont la popularité sur les réseaux sociaux africains dépasse ce que la plupart des artistes envoyés peuvent revendiquer, n’a pas fait le voyage.
Et puis il y a Eboloko. Son titre « Satana » cumule plus de 30 millions de vues. Trente millions. Ce chiffre, en Afrique, ne s’obtient pas avec de la chance, il traduit une adhésion populaire massive, un titre qui a traversé les frontières, qui a conquis notamment la Côte d’Ivoire. Eboloko était peut-être, sans aucun doute, l’un des arguments les plus solides que le Gabon pouvait faire valoir au FEMUA 2026. Il est resté à Libreville.
Même verdict pour Shan’l la Kinda, artiste accomplie dont le titre « Tchizabemgue » a fait bien plus que cartonner en Côte d’Ivoire, il est devenu un concept en Afrique, une expression reprise dans presque tous les pays du continent. « Tchiza » a une vie propre. Un mot sorti d’une chanson gabonaise qui tourne en boucle en Afrique. C’est ça, le soft power culturel. Le ministère de la Culture ne l’a manifestement pas vu venir. Ou l’a vu et s’en est fichu. Ndong Mboula, lui aussi digne représentant de la scène gabonaise, a connu le même sort.
Les présents : des artistes dont la Côte d’Ivoire ignorait l’existence
En face de cette liste d’absents qui donne le vertige, qu’a envoyé le ministère ? Big Row. NZ Benks. Des noms qui n’ont pas fait tressaillir Abidjan. Des noms que les chroniqueurs ivoiriens ne connaissent pas, que les publics africains n’ont pas cherchés sur les plateformes, que les fans gabonais eux-mêmes peinent à associer à un titre ou à un moment musical fort. Des artistes sans stature internationale, sans base de fans consolidée, sans singles viraux à faire valoir sur une scène qui juge vite et qui oublie encore plus vite.
Sur un plateau où les artistes ivoiriens, congolais, camerounais défendent leurs couleurs avec leurs armes les plus affûtées, le Gabon a présenté ses réservistes. Pire : ses inconnus. On ne choisit pas une équipe nationale de football en laissant au vestiaire les buteurs pour envoyer les ramasseurs de balles. C’est pourtant l’équivalent de ce qui vient de se passer au FEMUA 2026.
On est en droit de se demander : Quel critère objectif a présidé à ce choix ? Quelle fanbase ? Quel nombre de streams ? Quelle notoriété panafricaine ? Aucun élément ne transparaissait. Ce qui transparaissait, en revanche, c’est peut être la proximité.
L’argument « actualité » : la défense surréaliste d’Angèle Assélé
Face aux critiques, Angèle Assélé, artiste bien connu de la musique gabonaise a sorti l’argument suprême : la liste aurait été construite sur la base de « l’actualité » des artistes. L’actualité. Il faut peut-être revenir une seconde, car cette justification mérite qu’on la démonte avec la même sérénité qu’elle a employée pour l’énoncer.
Quelle est l’actualité récente d’Angèle Assélé elle-même dans la musique gabonaise ? La question n’est pas impertinente, elle est le miroir exact de son propre argument. Si « l’actualité » est le critère, il faut l’appliquer à tous. Et à commencer par elle.
Mieux encore, quelle est l’actualité de Big Row comparé à une Shanel ? Quels sont ses chiffres de streaming ? Quelle est sa dernière sortie notable, son dernier événement musical qui aurait justifié sa sélection pour le festival le plus regardé d’Abidjan ? Même question pour NZ Benks. Même silence attendu.
Et Eboloko ? 30 millions de vues sur « Satana ». Qu’en dit-on ? ? Shanel la Kinda et « Tchizabemgue », un titre devenu un phénomène panafricain laquelle vient en outre de sortir « mytho ». Au finale « l’actualité » d’Angèle Assélé ne résiste pas à trente secondes de confrontation avec les chiffres. C’est un argument aéré qui s’effrite à l’épreuve de l’analyse, un habillage conceptuel pour une décision qui n’a rien d’objectif. La réalité, c’est que le critère de sélection ne semblait pas être l’impact, ni la notoriété, ni les chiffres, ni le rayonnement continental. Il était d’un autre ordre. Et tout le monde, à Libreville, comprend à quel ordre il est fait allusion.
Paul Kessany, ministre de tutelle : une responsabilité qui ne peut pas être éludée ?
Au-delà du spectacle donné par la justification d’Angele Assele, c’est la responsabilité de Paul Ulrich Kessany qu’il faut pointer avec précision. En tant que ministre des Sports, de la Culture et des Arts, il est le responsable politique ultime de la stratégie culturelle du Gabon à l’extérieur. La participation au FEMUA relève de son portefeuille, de sa vision, de son arbitrage.
Or, depuis son arrivée à la tête de ce ministère, Paul Kessany a démontré une aptitude remarquable à interférer dans les affaires des fédérations sportives selon ses intérêts propres, on se souvient de l’épisode Fegafoot et du CNOG, et une égale aptitude à dévoyer la stratégie culturelle gabonaise visiblement sans boussole. Le résultat au FEMUA 2026 en est la démonstration la plus cruelle.
C’est sous son regard, avec sa validation implicite ou explicite, qu’une liste dénoncée comme complaisante a été constituée, que les artistes les plus capables de valoriser le Gabon ont été écartés, et que des artistes à la notoriété confidentielle ont représenté le pays sur l’une des scènes les plus suivies du continent. En politique, le ministre est responsable de tout ce qui se passe dans son périmètre. Paul Kessany ne peut pas se défausser.
La question qui reste : Quel critère secret lie les artistes, et au-delà, les personnes sélectionnées entre elles aux cercles de décision du ministère ? Les Gabonais ont le droit de savoir.
Le préjudice : l’image du Gabon, abîmée en direct devant l’Afrique ?
Le dégât n’est pas seulement symbolique. Quand les chroniqueurs ivoiriens s’interrogent sur l’absence de Koba Building, ils ne formulent pas seulement une observation, ils enregistrent et signalent une déception. Et dans l’économie de l’attention culturelle africaine, la déception laisse une trace. Le Gabon a raté l’occasion de montrer sa puissance musicale à un moment où sa scène était objectivement armée pour le faire. Quand la RDC avait emmené le monument vivant Papa Wemba, le Gabon a emmené l’inconnu Big Row.
Pourtant, Eboloko avec 30 millions de vues, Shan’l la Kinda dont le titre est devenu un concept continental, Koba Building dont la réputation précède désormais les frontières du Gabon : ces artistes auraient constitué une délégation crédible, capable d’inspirer un vrai intérêt pour la musique gabonaise auprès des publics d’Abidjan. À la place, on a envoyé des inconnus. Et l’Afrique a remarqué. Ou plutôt, l’Afrique n’a pas remarqué. Ce qui est encore pire.
Le soft power culturel est un capital fragile. On met des années à le construire. On peut le dilapider en une sélection de liste. Le ministère de la Culture vient d’en faire la pertinente et regrettable démonstration.







