Gabon: à cinq jours de la date butoir, l’État va-t-il recouvrer les 1 700 milliards de FCFA de débets et d’amendes ?

La Cour des comptes avait donné un mois aux débiteurs pour régulariser leur situation. À cinq jours de l’échéance, les interrogations demeurent © Dépêches 241

Libreville, le 2 octobre 2026-(Dépêches 241) Selon le dernier rapport de la Cour des comptes, quelque 1 700 milliards de FCFA de débets et d’amendes seraient dus à l’État par plus de 600 personnes physiques et morales. Face à ce constat, le premier président de cette juridiction financière, Alex Euv Moutsiangou, avait rendu publique une première liste de 62 personnalités concernées, tout en brandissant la menace de poursuites pénales à l’encontre des débiteurs qui ne manifesteraient pas la volonté de s’acquitter de leurs obligations dans un délai d’un mois, fixé au 7 octobre 2026. Mais alors que cette échéance approche, un événement a jeté une ombre sur les perspectives de recouvrement, le 16 septembre dernier, à l’issue du Conseil supérieur de la magistrature présidé par le chef de l’État, Brice Clotaire Oligui Nguema, le magistrat qui avait porté cette affaire sur la place publique a été relevé de ses fonctions. Une décision qui, dans un contexte aussi sensible, soulève de nombreuses interrogations.

À cinq jours de la date butoir, le temps presse. Au-delà de l’importance vertigineuse de la somme en jeu, c’est la capacité de l’État gabonais à faire respecter ses propres décisions financières qui se trouve désormais questionnée. Car ces 1 700 milliards de FCFA ne constituent pas une simple créance ordinaire, ils représentent des ressources susceptibles de contribuer au financement des politiques publiques, dans un contexte où les besoins de l’État demeurent considérables. La publication d’une première liste de 62 personnalités sur les 600 personnes et entreprises concernées avait fait naître l’espoir d’une opération de recouvrement d’une ampleur inédite. L’échéance du 7 octobre devait ainsi marquer une étape décisive. Mais à mesure que cette date approche, une question s’impose : les engagements affichés se traduiront-ils par des actes concrets et vérifiables ?

Une réaffectation qui interroge 

C’est précisément dans ce contexte que la réaffectation d’Alex Euv Moutsiangou apparaît particulièrement malvenue. Alors que le premier président de la Cour des comptes venait de mettre en lumière un dossier aux implications financières et institutionnelles majeures, son départ intervient à quelques semaines seulement de l’échéance qu’il avait fixée aux débiteurs. Certes, une mutation ou une réaffectation dans la magistrature peut répondre à des nécessités administratives. Mais, dans une affaire de cette ampleur, le calendrier de cette décision ne pouvait manquer de susciter des interrogations. En exposant publiquement les créances de l’État et en annonçant des mesures à l’encontre des débiteurs récalcitrants, le magistrat n’avait, en principe, fait qu’exercer les prérogatives attachées à sa fonction. Dès lors, pourquoi avoir procédé à son remplacement à un moment aussi sensible, alors que l’opération de recouvrement était encore loin d’avoir livré ses résultats ?

Le silence qui semble désormais entourer cette affaire ne contribue guère à dissiper les doutes. À ce jour, dans les éléments portés à la connaissance de l’opinion publique, aucune avancée suffisamment documentée ne permet de mesurer l’ampleur des sommes effectivement recouvrées, les démarches engagées auprès des débiteurs ou les éventuelles procédures déclenchées. Ce manque de visibilité alimente les inquiétudes et nourrit les interrogations sur la suite réservée à ce dossier. 

Il serait toutefois prématuré d’affirmer que le départ du premier président de la Cour des comptes vise à protéger les personnalités mises en cause. Une telle conclusion nécessiterait des éléments probants. Reste que la présence éventuelle, parmi les débiteurs, de personnalités toujours en fonction dans les sphères politique, administrative et économique rend indispensable une transparence absolue sur les suites de cette affaire. À défaut, le soupçon d’une volonté d’étouffement pourrait durablement s’installer dans l’opinion.

De la nécessité de maintenir la procédure pour une  gouvernance efficace et transparente

Si tel était le cas, les conséquences seraient particulièrement préoccupantes pour la crédibilité des institutions. Comment le pouvoir exécutif pourrait-il, d’un côté, multiplier les déclarations en faveur d’une gouvernance transparente, efficace et résolument engagée dans la lutte contre la corruption et l’impunité, et, de l’autre, laisser sans suite une affaire portant sur 1 700 milliards de FCFA de créances publiques ? Le président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, qui préside également le Conseil supérieur de la magistrature, est particulièrement attendu sur ce dossier.

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Il lui appartient, dans le respect de l’indépendance de la justice et des compétences des institutions concernées, de veiller à ce que les décisions annoncées soient suivies d’effets. La lutte contre la corruption ne saurait se limiter à des discours ou à des opérations ponctuelles : elle suppose que les responsabilités soient établies, que les décisions de justice soient exécutées et que nul ne bénéficie d’une quelconque protection en raison de son statut ou de ses fonctions.

1700 milliards de FCFA pour soulager les caisses de l’Etat

L’enjeu est également budgétaire. Dans un pays confronté à d’importants besoins de financement et qui recourt régulièrement à l’endettement pour soutenir son action publique, le recouvrement effectif de ces créances représenterait une ressource considérable. Les 1 700 milliards de FCFA en question pourraient contribuer au financement des infrastructures, des services publics et des politiques sociales, tout en réduisant, dans une certaine mesure, la pression sur les finances de l’État. 

Encore faut-il distinguer les montants inscrits au titre des débets et des amendes des sommes réellement recouvrables, puis effectivement encaissées. L’annonce d’un montant global ne saurait, à elle seule, tenir lieu de résultat. C’est pourquoi les autorités compétentes sont désormais attendues sur des données précises : le montant des créances recouvrées, les procédures engagées, les échéanciers accordés et les éventuelles difficultés rencontrées. Autant d’indicateurs indispensables pour apprécier la réalité des efforts consentis.

Les institutions de la Ve République au pied du mur 

 À six jours de l’échéance du 7 octobre, l’affaire des 1 700 milliards de FCFA constitue un véritable test pour les institutions gabonaises. Le départ d’Alex Euv Moutsiangou, intervenu alors que le processus de recouvrement était en cours, ne suffit pas à démontrer l’existence d’une volonté d’entraver le dossier. Mais il impose, compte tenu du contexte et des sommes en jeu, des explications et des garanties sur la continuité des procédures. Le gouvernement, sous l’autorité du président de la République, est désormais appelé à apporter des réponses concrètes et à rendre compte des résultats obtenus. Car l’État ne peut durablement réclamer des sacrifices aux citoyens, multiplier les emprunts et, dans le même temps, laisser planer l’incertitude sur le recouvrement de sommes aussi considérables.

Au-delà des déclarations, l’opinion attend des actes. Et surtout, elle espère que cette affaire ne viendra pas grossir la longue liste des dossiers annoncés avec fracas, avant de sombrer dans un silence dont personne ne semble devoir répondre.

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