Burkina Faso: de Colonisateur à « envahisseur », d’explorateur à « espion » , l’école et les manuels scolaires changent de récit  

Décoloniser les mots pour libérer les esprits, le pari du Burkina Faso pour réécrire et magnifier l’histoire africaine ©Dépêches 241

Libreville, le 28 Octobre 2026 – (Dépêches 241). Depuis la rentrée d’octobre 2026, les élèves burkinabè apprennent l’histoire et la géographie avec un vocabulaire profondément renouvelé. Le gouvernement a engagé une révision des manuels et des thèmes enseignés, accompagnée, selon les informations disponibles, d’un document de 190 pages destiné aux enseignants. Derrière ce toilettage lexical se dessine une ambition plus vaste, celle de permettre à une nation de raconter elle-même son passé. 

En choisissant de passer au crible le vocabulaire de ses manuels, Ouagadougou s’attaque à la racine du récit plutôt qu’à ses seuls ornements. Le « colonisateur » devient « envahisseur », l’« explorateur » cède la place à l’« espion », la colonisation est qualifiée d’« invasion impérialiste » et la décolonisation de « libération de l’Afrique ». Chaque substitution replace les peuples africains au centre d’une histoire qu’on leur a trop longtemps racontée à la troisième personne.

La réforme ne s’arrête pas à l’histoire. Elle touche aussi la manière de décrire les réalités économiques et sociales du continent. Le « groupe socioculturel » remplace l’« ethnie », les « opportunités » et les « défis » prennent le pas sur les « problèmes » et les « faiblesses », et des expressions comme « pays pauvre », « pays endetté » ou « pays enclavé » sont revisitées. 

L’intention est de donner aux jeunes Burkinabè une image d’eux-mêmes qui ne les enferme pas dans le manque. Un enfant à qui l’on enseigne que son pays est riche de ressources, de talents et de perspectives n’aborde pas l’avenir du même pas que celui à qui l’on répète ses fragilités.

Cette refonte s’accompagne de contenus nouveaux : la Confédération des États du Sahel (AES), la dénonciation de la prédation des ressources naturelles, une place accrue pour les références historiques nationales et les figures locales. L’école devient ainsi le prolongement naturel d’un mouvement plus large, celui d’États sahéliens résolus à affermir leur autonomie politique, économique et culturelle. On ne bâtit pas une souveraineté durable sur les seuls terrains diplomatique ou économique. La souveraineté se construit d’abord dans les esprits, et nulle institution n’y travaille plus profondément que l’école.

C’est pourquoi l’exemple burkinabè mérite d’être regardé avec attention, bien au-delà du Sahel. Nombre de pays africains enseignent encore l’histoire dans des manuels conçus sous le regard de l’ancienne puissance tutélaire, avec ses catégories et ses silences. Plus de soixante ans après les indépendances, la décolonisation des programmes reste, presque partout, un chantier inachevé.

Le Burkina Faso rappelle qu’il n’est jamais trop tard pour s’y atteler, à condition d’y associer les enseignants, de les former et de doter les classes de contenus rigoureux. Car la réussite de cette réforme se jouera dans la qualité de son application, et plus encore dans la capacité de l’école à former des esprits libres, curieux de confronter les sources. C’est cette exigence qui donnera à la réappropriation de la mémoire toute sa force, et qui devrait inspirer ceux qui, ailleurs sur le continent, souhaitent à leur tour écrire leur histoire avec leur propre plume.

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