
Libreville, le 24 avril 2026 – (Dépêches 241). Il y a dans le choix d’Eugène Mba une ironie que même les meilleures volontés de la Ve République ne sauraient habiller en bonne nouvelle car celui que l’Union Démocratique des Bâtisseurs (UDB) vient de placer à la tête de la première municipalité du Gabon n’est pas un visage nouveau. Il est un visage oublié, ou plus exactement un visage que l’on avait cru congédier avec l’ancien régime. PDGiste de l’ère Omar puis Ali Bongo, ancien maire de Libreville contraint à la démission en 2021 sous le poids d’accusations de malversations financières, Eugène Mba est de retour. Et ce retour, orchestré sous les auspices de la rupture, dit peut-être plus sur la transition gabonaise et cette Ve République, que tous ses discours et toutes les promesses formulées ça et là depuis un peu moins de 3 ans.
Les mémoires courtes sont le péché mignon des révolutions de palais. Il suffit de parcourir les archives du 17 juin 2021 pour retrouver Eugène Mba tel qu’il était alors. Un édile sous pression, convoqué devant un conseil municipal extraordinaire présidé par la gouverneure de l’Estuaire, Marie Françoise Dikoumba, pour remettre les clefs d’une mairie dont il n’avait pas eu le temps de faire le tour. Sa démission, présentée avec le décorum de circonstance, n’en dissimulait pas moins la réalité des faits. « Cette décision est motivée par le légitime souci de préserver la sérénité au sein de notre administration et de maintenir la cohésion et l’entente au sein de ma famille politique, le Parti démocratique gabonais (PDG) pour lequel je reste un militant discipliné et fidèle. », indiquait-il.
Le recyclé et son parti, une démission qui n’absout pas
Le mot famille est ici particulièrement révélateur. En invoquant la cohésion du PDG, Eugène Mba ne se contentait pas de démissionner, il signait son appartenance à un système, à une manière d’être en politique, à une loyauté de clan que les changements de régime n’effacent jamais tout à fait. Ce que personne ne semblait avoir prévu, c’est que cette appartenance serait, quatre ans plus tard, un atout plutôt qu’un handicap.
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Car la démission de juin 2021 n’était pas un geste de sagesse ou de désintéressement. Elle intervenait quelques semaines seulement après qu’un scandale avait éclaboussé son passage à l’Hôtel de Ville par des suspicions sur l’octroi de gré à gré d’un marché d’une valeur de près de 338 millions de francs CFA à une entreprise, assorti d’accusations de recrutements abusifs au sein de l’institution municipale. Ce ne sont pas des griefs mineurs. Ce sont les marqueurs d’une gestion dont la légèreté, pour user d’une formule généreuse, aurait normalement dû suffire à fermer définitivement certaines portes.
La rupture et ses fantômes, ce que le choix d’Eugène Mba révèle
La Ve République gabonaise s’est bâtie sur une promesse. Celle de l’assainissement, de la restauration d’une éthique publique que l’ancien régime avait, au fil des décennies, méthodiquement érodée. Les Gabonais ont entendu ce discours. Ils y ont, pour beaucoup, mis de l’espoir, parfois de la foi. La question n’est pas de savoir si cet espoir était naïf. La question est de savoir ce que la désignation d’Eugène Mba à la mairie de Libreville lui fait.
La réponse est sans détour : elle l’abîme. Pas définitivement, les transitions ont généralement la vie longue et les bilans se font sur la durée. Car propulser à la tête de la capitale un homme dont le précédent passage à ce poste s’est soldé par une démission sous nuage de malversations financières, c’est envoyer un message. Ce message n’a pas besoin d’être formulé pour être entendu. Il dit que les critères de sélection des gouvernants n’ont pas fondamentalement changé. Qu’entre le PDG d’hier et l’UDB d’aujourd’hui, le vivier est parfois le même. Que la rupture, au fond, recycle les hommes et les méthodes de ceux qu’on a supposément déposés.
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Il y a là une contradiction que la sophistication rhétorique de la Ve République ne peut durablement maquiller. Si l’on avait unanimement voulu signifier que les pratiques de l’ancien régime seraient proscrites, on aurait cherché, parmi les 103 conseillers UDB de Libreville, un profil indemne d’affaires, un nom sans casier de gouvernance, une candidature qui incarnerait, au moins symboliquement, ce que le changement est censé produire. On a fait l’inverse. Et l’on a fait l’inverse au terme d’une audience présidentielle à la Sablière, ce qui indique que le choix n’est pas un accident, mais une décision.
L’Hôtel de Ville en miroir, ce que Libreville attend et ne reçoit pas
La mairie de Libreville n’est pas une institution ordinaire. Elle est, par sa taille, ses budgets, ses missions, le laboratoire de la gouvernance locale au Gabon. Elle est aussi, pour des centaines de milliers d’habitants, l’interface la plus concrète de l’État, celle qui gère l’état civil, la voirie, les marchés, les espaces publics, les solidarités de proximité. Ce que fait ou ne fait pas la mairie se voit dans les rues. Or Libreville n’a pas voté son budget pour l’exercice 2026. La ville sort de cinq mois d’un règne éphémère, traversé d’intrigues, de désaveux internes, de conseillers qui ont élu puis récusé leurs propres représentants en un temps record. Ce n’est pas une gouvernance, c’est une instabilité chronique que l’UDB a produite par son incapacité à réguler ses propres dissensions autrement que par l’arbitrage présidentiel.
Dans ce contexte, Eugène Mba n’arrive pas comme une solution, il arrive comme un pari. Le pari que l’expérience vaudra mieux que l’intégrité, que la connaissance de l’institution compensera les questions non résolues sur la manière dont il l’a précédemment dirigée. Ce pari est peut-être jouable. Il n’est pas moralement indolore. Et il demande, pour être ne serait-ce que tolérable, une exigence de transparence et de résultats que le précédent passage d’Eugène Mba à ce poste n’avait pas particulièrement illustré.
En définitive, Libreville mérite mieux que les restes du PDG réemballés sous l’étiquette de l’UDB. Elle mérite une direction choisie pour ce qu’elle promet d’apporter, non pour ce qu’elle arrange au sein d’un parti qui, manifestement, n’a pas encore trouvé la cohérence entre ses discours fondateurs et ses pratiques de gouvernance. Le peuple de Libreville, lui, a déjà payé le prix de cette incohérence, et il le paiera encore, aussi longtemps que l’Hôtel de Ville servira de variable d’ajustement aux conflits internes du parti au pouvoir.







