Gabon : « La CAN a été sabotée de l’intérieur », les lourdes révélations de Thierry Mouyouma

Dans une interview fleuve Mouyouma s’est livré à notre rédaction, l’ancien coach des Panthères revient sur la CAN dans cette 1 ère partie de nos publications © Dépêches 241

Libreville, le 26 mai 2026 – (Dépêches 241) Il a attendu. Pris du recul et a mesuré ses mots. Puis Thierry Mouyouma a parlé. Dans une interview exclusive  à paraître intégralement dans les tous prochains jours sur Dépêches 241, l’ancien sélectionneur des Panthères du Gabon revient, avec une précision clinique, sur les conditions qui ont entouré la préparation et l’échec de la Coupe d’Afrique des Nations. Son récit est celui d’une compétition perdue avant d’avoir commencé, non pas sur les terrains, mais dans les coulisses d’un environnement délibérément miné par des guéguerres intestines et des règlements de compte. Et au centre de ce récit, un nom : Paul Kessany, aujourd’hui ministre des Sports.

Thierry Mouyouma ne cache pas son amertume face à ce qu’il qualifie d’« immense gâchis, nationalement et humainement ». Ce groupe, dit-il, « avait énormément travaillé pour atteindre cette compétition ». Les joueurs portaient une ambition réelle, certains conscients qu’ils disputaient peut-être leur dernière CAN. La matière humaine était là. La volonté aussi. Mais quelque chose manquait, ou plutôt, quelque chose était activement présent pour faire obstacle. « Malheureusement, tout n’était pas réuni pour réussir », concède-t-il, avant de préciser ce que cette formule pudique recouvre en réalité.

Des chevaux de Troie au cœur du dispositif

Ce que Mouyouma décrit ensuite dépasse le registre du simple dysfonctionnement institutionnel. « L’environnement était devenu exécrable. Invivable même. » Des individus, dit-il, avaient été introduits dans le cercle rapproché de la sélection avec une mission précise, collecter des informations issues des discussions internes, des groupes de travail, « parfois en déformant volontairement les faits ». Il les désigne sans ambages comme « de véritables chevaux de Troie », dont la présence n’avait pas vocation à renforcer le collectif, mais à le fracturer. 

La suspicion s’est installée, les tensions se sont enkystées, jusqu’à transformer la préparation d’une grande compétition en une gestion permanente de conflits souterrains. « Les gens se regardaient en chiens de faïence. Le staff lui-même était devenu un terrain de tensions » indique t-il avant d’ajouter « à un moment, nous passions davantage de temps à gérer des problèmes internes, des méfiances, des conflits souterrains, qu’à préparer sereinement une Coupe d’Afrique des Nations » 

À la tête de cette mécanique de déstabilisation, Mouyouma place un nom : Paul Kessany, alors conseiller du Président de la République, avant d’accéder au portefeuille des Sports. « Il a joué un rôle central dans cette détérioration du climat autour de l’équipe nationale », affirme-t-il, assumant pleinement la portée de cette mise en cause.

La victoire personnelle au soir de l’élimination nationale

Le passage le plus troublant du témoignage de Mouyouma n’est cependant pas celui qui décrit l’avant-compétition. C’est celui qui relate l’après. Le soir de la défaite contre la Côte d’Ivoire, alors que l’élimination du Gabon venait de consommer des mois d’efforts collectifs, l’ancien sélectionneur dit avoir été frappé par une scène qui l’a, selon ses propres termes, « profondément choqué » : certains, autour de lui, célébraient déjà. « Paul Kessany était dans une logique de victoire personnelle », déclare-t-il. 

Des membres de son encadrement technique, dit-il, peuvent attester que le ministre se réjouissait de son éviction imminente au moment même où le pays digérait son élimination. « Imaginez un instant : un responsable politique censé protéger le football gabonais qui se projette déjà dans l’éviction du sélectionneur alors que le pays vient d’être éliminé. » La formule est sobre. Elle n’en est que plus accablante.

L’intérêt national, variable d’ajustement

Ce que le récit de Thierry Mouyouma révèle en filigrane est peut-être plus grave encore que les faits eux-mêmes : la conviction, mûrie dans l’épreuve, que « certains combats personnels avaient pris le dessus sur l’intérêt national ». Dans un pays où le football demeure l’un des rares vecteurs d’unité populaire, où chaque CAN est vécue comme un moment de communion collective, l’idée qu’une compétition ait pu être compromise par des calculs d’appareil, des positionnements, des rivalités, des ambitions individuelles habillées en préoccupations institutionnelles, constitue une blessure d’une nature particulière. 

Elle ne touche pas seulement à la performance sportive. Elle touche à ce que les nations font de leurs symboles communs. 

Un ministre contre sa propre nation : l’impensable faute ? 

Il est des comportements que la gravité de la fonction interdit absolument. Un ministre de la République, quel que soit son portefeuille, quelles que soient ses ambitions, tient son autorité d’un mandat de service hautement important. Service à l’État, service à la nation, service au peuple dont il est, par définition, le commis et non le maître. Cette évidence, aussi fondamentale que le serment qui consacre toute prise de fonction, n’est pas un idéal lointain, c’est le socle même de la légitimité gouvernementale.

Or ce que décrit Thierry Mouyouma, si les faits sont avérés dans toute leur amplitude,  relève d’une transgression d’une autre nature. Non pas l’erreur de gestion, non pas la maladresse politique, mais quelque chose de plus profond et de plus troublant, l’instrumentalisation délibérée d’une institution nationale en l’occurrence l’équipe de football, à des fins de règlement de comptes personnels. Sacrifier la réussite collective sur l’autel d’une vendetta d’appareil, c’est confondre, avec une désinvolture consternante, les intérêts de l’État et les intérêts propres. C’est traiter la nation comme un terrain de manœuvre privé.

Un ministre ne peut pas, sans trahir sa charge, œuvrer contre son pays pour satisfaire une rancœur personnelle. Cette phrase devrait aller de soi. Le fait qu’elle doive être rappelée  et qu’elle le soit par un sélectionneur national dont l’équipe aurait payé le prix de ces guerres intestines, en dit long sur l’état de nos institutions et sur la qualité morale de certains de ceux qui les occupent. 

Les Panthères n’ont pas seulement été éliminées d’une compétition. Elles ont, si l’on en croit Mouyouma, été les victimes collatérales d’une ambition qui n’avait de gabonais que le cadre dans lequel elle s’exerçait. Et rien n’est plus troublant pour une opinion publique que l’idée qu’au sommet même de l’appareil sportif ou politique, certains aient pu voir dans l’échec du pays tout en trier, l’occasion d’une victoire personnelle. 

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