Surpopulation carcérale : les audiences foraines peuvent-elles permettre de désengorger les prisons dans un pays où la détention est devenue la règle et non l’exception ?

Les audiences foraines comme solution à la surpopulation carcérale ?© Dépêches 241

Libreville, le 17 juin 2026-(Dépêches 241) Du 10 au 11 juin dernier, quarante affaires ont été inscrites au rôle de la session correctionnelle spéciale qui s’est tenue à la prison centrale de Libreville, encore appelée « Sans Famille ». Ces audiences se tiennent dans le cadre du projet « Promouvoir un secteur de la justice responsable, efficace et inclusif au Gabon », conduit avec l’assistance du Programme des Nations unies pour le développement. Seulement, traiter quarante affaires liées à des délits mineurs en audience foraine, quand, dans le même laps de temps, plus du double est susceptible de les remplacer à travers la délivrance systématique de mandats de dépôt vers des prisons déjà suffocantes de détenus, n’est pas seulement une preuve de l’inefficacité du système, c’est aussi la manifestation de l’effondrement et de l’échec cuisant du système judiciaire gabonais.

Dans les pays où les systèmes judiciaires et carcéraux sont efficaces et crédibles, le mécanisme des audiences foraines est présenté comme une aubaine, un moyen supplémentaire pouvant permettre de donner un coup de frein au phénomène de surpopulation carcérale. Au Gabon, ces audiences restent appréciables, avec un hic majeur : elles ne permettent pas un début de désengorgement des prisons, principalement celle de Libreville. Elles semblent plutôt constituer une illusion destinée à faire croire à l’opinion publique que le système judiciaire est efficace et qu’il existe une réelle volonté de mettre fin aux effectifs pléthoriques dans les prisons gabonaises.

Dans ces conditions, ces audiences, qui se tiennent au plus près des justiciables et, pour le cas d’espèce, au sein même de la maison d’arrêt de Libreville, résonnent comme une cloche qui ne parvient plus à réunir les habitants d’un village. Elles sont d’autant plus effarantes que le système judiciaire gabonais semble avoir adopté la défaillance comme seul modèle de gouvernance, à telle enseigne que les juges auraient définitivement fait de la détention, arbitraire ou non, une règle à suivre de manière impérative, alors qu’elle est censée demeurer une exception.

Tout cela semble traduire une réalité désormais évidente pour les populations gabonaises : la justice n’est plus crédible. Elle semble gangrenée depuis des décennies par des rumeurs de corruption, de partialité, de dépendance notoire envers le pouvoir politique, voire de vassalisation quasi volontaire. Dans ce contexte, ce ne sont pas seulement les prisons qu’il est nécessaire de vider, parce qu’elles seraient emplies de personnes parfois innocentes, mais aussi parce que certains détenus ont des dossiers qui n’existent même pas dans les fichiers officiels des institutions judiciaires du pays. D’autres ne sont que le fruit de règlements de comptes entre ceux qui étaient aux affaires hier et qui semblent être devenus les victimes de ceux qui étaient leurs victimes d’hier.

Le véritable nettoyage, si tant est que l’objectif soit de rendre l’environnement carcéral serein et respectueux des droits de l’homme, avec une population carcérale acceptable, doit commencer par la maison Justice elle-même. Il devient impératif d’y mener des enquêtes et des audits approfondis. D’autant qu’il est établi que, pour se retrouver en maison d’arrêt, il faut nécessairement passer devant des juridictions incarnées par des hommes et des femmes qui représentent cette institution et qui rendent, trop souvent de manière abusive, la justice au nom d’un peuple gabonais qui ne lui accorde plus aucune confiance, et ce, à juste titre.

Dans ce contexte, les audiences foraines pourraient se tenir douze mois sur douze que le problème ne serait pas pour autant réglé. Car la véritable gangrène réside dans les manigances et les connivences entre certains responsables politiques et ceux qui sont censés rendre la justice. Au lieu d’accomplir convenablement leur mission, en honorant le peuple et la République, certains choisissent, volontairement ou non, de petits arrangements afin de préserver leur strapontin et des intérêts purement égoïstes. Tout cela se fait au détriment de la population et d’une justice qui se délite un peu plus chaque jour.

Les audiences foraines ne peuvent constituer, à elles seules, une réponse durable à la surpopulation carcérale au Gabon. Dans la mesure où elles ne traitent que les conséquences d’un mal beaucoup plus profond, sans jamais s’attaquer à ses causes structurelles. Tant que la détention préventive demeurera un réflexe judiciaire, que les dysfonctionnements internes de l’institution ne seront pas combattus et que l’indépendance de la justice restera sujette à caution, les prisons continueront de se remplir à un rythme supérieur à celui des libérations. Plus qu’un désengorgement des établissements pénitentiaires, c’est une refondation profonde du système judiciaire gabonais qui apparaît aujourd’hui comme une urgence nationale.

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