Crise post-électorale 2016: la vérité d’Ali Bongo face à l’inertie du nouveau régime de Libreville

Ali Bongo Ondimba, président déchu, prétendant dire la vérité au peuple gabonais, pendant que le pouvoir post-transition brille par son inertie. © Dépêches 241

Libreville, le 28 août 2026-(Dépêches). Trois ans après sa chute du pouvoir, Ali Bongo a choisi de rompre le silence dans une interview accordée à Info241. L’ancien président y affirme que « les Gabonais méritent de connaître la vérité », en évoquant son renversement du 30 août 2023, son bilan et les procédures visant sa famille. Cette prise de parole semble être une tentative, même tardive, de reprendre la main sur son propre récit politique, après quatorze années au sommet de l’État et près de trois années loin du pouvoir. En face, le nouveau régime semble opter pour le silence et envisage moins la possibilité d’une commission vérité, justice, réparation et réconciliation, en vue du repos des âmes des victimes et au parents de faire leur deuil. 

Si plusieurs sujets ont été abordés lors de la dernière sortie du président déchu, c’est sur la crise postélectorale de 2016 que cette parole prend une portée particulière. Dès l’entame de son propos, Ali Bongo présente ses condoléances aux familles des victimes, reconnaît que la proportionnalité de la réponse de l’État « fait encore débat ». Il ajoute qu’il aurait souhaité davantage de dialogue pour éviter l’escalade. Ces mots sont perçu par certains comme une inflexion dans son discours, mais ils ne valent ni une véritable enquête, ni l’ établissement des responsabilités. Mais la question qui semble tarauder l’esprit de l’opinion est de savoir pourquoi cette reconnaissance intervient aujourd’hui, alors que les victimes demandaient déjà vérité et justice alors qu’il exerçait encore le pouvoir. 

Les regrets d’Ali Bongo sans situation réelle des responsabilités 

Et pourtant, le regret ne peut, à lui seul, refermer le dossier de 2016. Le nombre exact des victimes, les circonstances de leur mort, la chaîne des responsabilités et le rôle précis des forces engagées restent des sujets qui exigent un travail indépendant, contradictoire et documenté. En se plaçant sur le terrain de la douleur et du dialogue manqué, Ali Bongo ouvre une porte mais il laisse largement intactes les interrogations sur la responsabilité politique de son régime dans cette crise.

Le contraste est d’autant plus frappant que, depuis 2023, l’idée d’une commission vérité, justice et réconciliation demeure en suspens. En mars 2024, le gouvernement de transition avait expliqué qu’une telle instance ne pourrait pas être mise en place dans le cadre du Dialogue national inclusif, estimant que le sujet exigeait du temps et devait relever des autorités élues après la transition. En février 2025, la présidence insistait encore sur la nécessité de ne pas se précipiter. 

Le paradoxe d’un pouvoir de rupture qui procrastine 

Cette prudence institutionnelle nourrit désormais une attente plus large. Le 22 août, la Coalition pour la nouvelle République a demandé que l’hommage rendu à Jean Ping, présenté comme une réparation symbolique de l’injustice de 2016, ne fasse pas oublier les autres victimes des crises postélectorales. Elle réclame une commission dotée d’un mandat clair, indépendante, pluraliste et capable d’aboutir à des réparations concrètes. Cette demande de la CNR converge avec celle de l’ancienne premier ministre, numéro deux aux dernières élections présidentielles et désormais détenue à la prison centrale de Libreville, Alain-Claude Bilie-By-Nze,qui n’a cessé, dès le lendemain du coup de force des militaires qui mis fin au régime d’Ali Bongo, de demander la mise en place de la commission vérité, justice, réparation et réconciliation. 

Le paradoxe est particulièrement saisissant : quand l’ancien président déchu appelle à la vérité, le nouveau pouvoir de Libreville, issu de la rupture de 2023 continue de renvoyer le mécanisme chargé de l’établir à plus tard. Il ne s’agit pas d’établir une équivalence entre les responsabilités de l’ancien régime et celles des autorités actuelles. Mais la vérité ne peut devenir un principe à géométrie variable, invoqué pour les uns et différé pour les autres. 

L’impératif d’une justice pour les victimes, en vue d’une véritable réconciliation

Les nouvelles autorités gagneraient à mettre en place cette commission, au lieu de l’inertie dans laquelle elles semblent inexplicablement se conforter. Car la prise de parole d’Ali Bongo, n’est pas une simple campagne de communication. Elle porte les germes d’une accusation à peine voilée: celle d’une vérité pour le moins dérangeante, laquelle pourrait, à tout le moins, plonger dans la tourmente, certains acteurs de ces événements malheureux tapis l’ombre.  

Il faut le dire, au Gabon, la réconciliation ne pourra pas reposer uniquement sur des hommages, des regrets ou des déclarations de principe. Elle suppose que les victimes de 2016 soient entendues, que les faits soient établis et que les responsabilités soient examinées selon des garanties d’indépendance. Ce qui permettrait le repos des âmes de ceux qui ont perdu la vie, la prise en charge des victimes survivantes dont les séquelles demeurent visibles, sans oublier les parents des familles de victimes qui pourraient enfin faire leur deuil. 

L’interview d’Ali Bongo relance ce débat ; elle rappelle surtout que la vérité n’appartient ni à un ancien président, ni au pouvoir actuel, mais d’abord à celles et ceux qui attendent encore que  justice leur soit enfin rendue. 

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