Hôtel des Affaires étrangères : Jean Ping honoré, mais les martyrs tombés pour lui, privés de commission vérité

Honneurs à Jean Ping : que reste-t-il des victimes de 2016 toujours privés de commission vérité  ? © Dépêches 241

Libreville, le 19 août 2026 – (Dépêches 241). Le choix de baptiser le nouvel édifice abritant le ministère des Affaires étrangères du nom de Jean Ping ouvre un débat qui dépasse la seule personne de l’ancien candidat à la présidentielle de 2016. Il pose une question plus large : celle de la place accordée, dans le récit national, aux victimes des violences politiques et aux exigences de vérité, de justice et de réparation.

Cette décision intervenue à la veille du 66ᵉ anniversaire de l’indépendance du pays, s’inscrit dans une série d’hommages rendus par les nouvelles autorités à des personnalités de la période précédente. Dans le même temps, la mise en place d’une commission vérité, justice, réparation et réconciliation, recommandation pourtant issue du Dialogue national inclusif (DNI), reste en suspens. Plusieurs associations de défense des droits humains, dont certaines nées au lendemain du bombardement du quartier général de campagne de Jean Ping en 2016, continuent de réclamer que la lumière soit faite sur les événements ayant coûté la vie à plusieurs Gabonais. 

Ce contraste entre la rapidité avec laquelle un hommage individuel a pu être décidé et la lenteur d’un dispositif collectif de vérité et de réparation nourrit, au sein d’une partie de l’opinion, un sentiment d’inégalité de traitement entre les figures politiques d’hier et les victimes anonymes de la même période.

Si la reconnaissance publique est légitime dans le cadre d’une décision politique de l’État, elle renvoie inévitablement à une autre question : qu’en est-il de la reconnaissance due aux Gabonaises et aux Gabonais qui, en 2016, ont perdu la vie, ont été blessés ou ont disparu dans les violences liées à la contestation électorale ? 

Ce que Jean Ping n’a pas dit

Depuis l’arrivée au pouvoir des nouvelles autorités en 2023, Jean Ping s’est peu exprimé sur le sort des Gabonais tombés lors des événements de 2016, des événements pourtant directement liés à la contestation électorale qu’il portait alors. Selon plusieurs témoignages recueillis à l’époque de ses premiers échanges avec Brice Clotaire Oligui Nguéma, alors président de la Transition, sa principale requête aurait porté sur la réhabilitation de son propre immeuble, endommagé lors de l’assaut de son quartier général. Aucune déclaration publique connue n’a, depuis, associé son nom à une demande de justice ou de reconnaissance pour ceux qui sont morts dans ce contexte.

Ce silence n’est pas en soi une accusation, il est un fait, et un fait qui interroge. Jean Ping désormais honoré aurait pu se saisir de cette proximité retrouvée avec le nouveau pouvoir pour porter, publiquement, la cause d’une commission vérité réconciliation que ses propres soutiens de 2016 continuent d’appeler de leurs vœux y compris ceux qui en 2016 étaient aux affaires comme Alain Claude Bilie-By-Nze, uns des hommes forts de l’ancien régime. Mais malheureusement rien, à ce jour, n’indique qu’il l’ait fait.

Lorsqu’une personnalité politique voit son parcours honoré par la puissance publique, l’opinion peut légitimement attendre d’elle qu’elle rappelle aussi la mémoire de ceux qui ont payé un lourd tribut dans les combats politiques auxquels elle a été associée. Un hommage personnel gagne en portée lorsqu’il s’accompagne d’une pensée explicite pour ceux qui ont souffert et qui sont morts au nom des mêmes causes.

Le devoir de mémoire ne devrait pas être sélectif

En 2024, le gouvernement de la Transition avait écarté la création immédiate d’une commission Vérité-Justice-Réconciliation dans le cadre du Dialogue national inclusif, tout en laissant ouverte la possibilité d’un mécanisme ultérieur.  Plusieurs acteurs politiques et de la société civile avaient pourtant continué à réclamer un tel processus.

Cette revendication ne saurait être réduite à une volonté de revanche. Une commission de vérité, lorsqu’elle est conçue dans un cadre impartial, vise précisément à établir les faits, entendre les victimes et les témoins, déterminer les responsabilités et permettre à une société de regarder son histoire sans en effacer les pages les plus douloureuses.

Le problème posé aujourd’hui est donc moins celui de l’hommage à Jean Ping que celui de l’équilibre de la mémoire nationale et de la crédibilité de la justice transitionnelle.

Peut-on honorer les acteurs politiques d’une période troublée sans accorder la même attention à ceux qui en ont subi les conséquences les plus tragiques ? Peut-on parler de réconciliation sans avoir suffisamment établi la vérité sur les épisodes qui ont profondément divisé le pays ? Les questions qui en bon droit se posent restent pour l’heure totalement ouvertes. 

L’honneur des uns ne saurait pas effacer la mémoire des autres

La République peut honorer ses anciens responsables politiques. Elle peut également choisir de préserver leur mémoire dans l’espace public. Mais cette politique mémorielle ne devrait pas conduire à reléguer les victimes au second plan.

Le baptême du nouvel édifice « Jean Ping » aurait ainsi pu constituer une occasion de rappeler, avec solennité, que derrière les grandes figures politiques se trouvent aussi des citoyens anonymes dont les vies ont été bouleversées par les crises que le pays a traversées.

Car la réconciliation ne se décrète pas par les cérémonies. Elle se construit par la vérité, la reconnaissance et la justice. Et c’est précisément là que réside le paradoxe de cette séquence : pendant qu’un protagoniste majeur de la crise de 2016 reçoit un nouvel hommage institutionnel, la question de la mémoire et de la réparation des victimes demeure, elle, largement ouverte.

Jean Ping peut recevoir les honneurs de la République. Mais ces honneurs ne devraient pas faire oublier ceux dont les noms ne figurent sur aucun bâtiment, dont les familles attendent encore des réponses et dont le souvenir demeure une part douloureuse de l’histoire récente du Gabon.

Honorer les figures politiques est un choix mais honorer la mémoire des victimes par contre, devrait être un devoir. 

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