
Libreville, le 13 septembre 2026 – (Dépêches 241). De toute évidence, la descente sur le terrain du président Brice Clotaire Oligui Nguema relève d’abord d’une stratégie de communication politique : incarner la proximité, revendiquer le contrôle direct, consommer la rupture avec un ancien régime volontiers peint en lointain et hors-sol. Dans un pays où l’attente de changement demeure vivace, le geste produit son effet sur l’opinion. Mais à mesure que le format se répète, sans filtre, porté par la caméra toujours allumée de Chamberland Moukouama, une question s’impose avec une insistance croissante : cette proximité théâtralisée témoigne-t-elle d’une véritable gouvernance, ou n’en constitue-t-elle que le spectaculaire simulacre ?
Que la ferveur des militants et le zèle des courtisans ne s’y trompent pas, l’image d’un chef de l’État vérifiant lui-même l’avancement d’un chantier ne dit rien de l’efficacité de son action. Elle en est, tout au plus, le décor. Et dans ce format de communication sans filet où la parole présidentielle s’expose en direct, sans script ni garde-fou, les dérapages se multiplient avec une régularité qui n’a plus rien d’accidentel.
La mise en scène ne fait pas la gouvernance
Le populisme et le sensationnalisme, en réalité, commencent précisément là où l’annonce, la visite et l’émotion se substituent à la planification, au budget et au contrôle. Gouverner, pourtant, ne s’improvise pas devant un smartphone, cela consiste à livrer des infrastructures, à tenir des délais, à rendre des comptes. À défaut, la descente sur le terrain se mue en liturgie et rituel de légitimation, répétée pour elle-même et pour lui-même et son image.
Ferveur populaire, confusion politique
L’enthousiasme ambiant n’apporte à cette réserve aucun démenti, il en constitue, au contraire, l’illustration la plus limpide. Car il révèle un glissement redoutable, celui qui confond l’adhésion politique avec l’évaluation rigoureuse des résultats. Or, plus le président multiplie ces sorties en direct, plus le risque grandit de voir sa parole, faute de filtre et de retenue, se muer en dérapage, en incident diplomatique ou en brutalité verbale érigée, presque malgré elle, en marque de fabrique.
De ce point de vue, la comparaison avec Ali Bongo, son prédécesseur, s’impose avec une pertinence presque cruelle. Lui aussi avait inauguré des chantiers, arpenté des réalisations, promis la rupture et la continuité des méthodes de communication, aujourd’hui, brouille dangereusement la frontière entre l’ancien et le nouveau régime. La véritable rupture, elle, ne se mesure pas au nombre de visites ni à la fréquence des directs, mais à la transparence des marchés, à la qualité des ouvrages et à leur impact réel sur les populations. C’est précisément là qu’elle est attendue et c’est précisément là qu’elle tarde.
De l’activisme à la redevabilité
Il faut donc espérer qu’Oligui Nguema transforme cet activisme télévisuel en gouvernance vérifiable. La lucidité commande de soutenir ce qui avance, tout en exigeant des preuves, audits, budgets, délais tenus, redevabilité assumée. À défaut, l’espoir du changement risque de se dissoudre dans le populisme, laissant les citoyens, une fois de plus, spectateurs d’une scène plutôt que bénéficiaires d’une politique.
Car le format de communication Cash et direct qu’offre Moukouama a ses vertiges, et le président semble y avoir pris goût. On se souvient de cette menace, lancée en direct, de « taper une bouteille » à un compatriote dont l’entreprise avait remporté un marché à Rio, saillie dont la truculence a davantage nourri les réseaux sociaux que la crédibilité de l’État. On se souvient également de cette pique, peu élégante, adressée à la diaspora avec un sarcasme ampoulé réduisant leur volonté de ne pas regagner le pays par le seul prisme, réducteur, du logement, comme si l’attachement à la patrie se mesurait au mètre carré.
Fermeté face aux petits, docilité face aux grands, l’exemple Eramet
On se souvient encore de cet élu poussé devant les caméras et sommé de venir s’expliquer, comme on convoque un mauvais élève au tableau. Récemment, ce sont des opérateurs économiques tancés, menacés de prison, cet ultimatum lancé à Airtel et à Canal+ : bâtir leur siège social au Gabon, sous peine de plier bagage. Le procédé est habile, il faut le concéder, rien ne flatte davantage l’opinion populaire que l’image d’un chef d’État qui tient tête, caméra au poing, à des multinationales étrangères.
Mais que l’on aille chercher, pour comparaison, le dossier Eramet, et le vertige change de nature. Car c’est à Paris, loin des caméras et de leur vigilance complaisante, que le Gabon a revu ses ambitions à la baisse, signant un accord bien en deçà des besoins : la centrale thermique promise par l’opérateur a été rétrocédée à l’État gabonais, la capacité de transformation du manganèse est passée de 2 000 à 700 tonnes, et les emplois annoncés ont fondu, divisés par trois.
Pourquoi tant de fermeté face aux petits, si loin des micros, et tant de docilité face aux grands, précisément là où les caméras ne filment jamais ? La réponse, hélas, tient en un mot : le sensationnalisme. Et le sensationnalisme n’a jamais eu pour vocation de dire le vrai rapport de force, il n’a pour fonction que de le mettre en scène.







