
Libreville, le 27 février 2026-(Dépêches 241). Et si la crise socio-politique gabonaise n’était pas d’abord une affaire d’hommes et de femmes incompétents, mais le symptôme d’un mal bien plus profond ? Dans cette tribune incisive, Owone Nguema, enseignant de philosophie, invite à dépasser les lectures moralisatrices pour interroger les fondements mêmes de la communauté politique gabonaise. Entre héritage colonial et « République des ethnies », il pose un diagnostic sans complaisance: tant qu’il ne sera pas reconstruit une véritable conscience collective, aucun changement de personnes ne suffira à guérir le Gabon. Une réflexion exigeante qui bouscule les idées reçues et appelle à une refondation par le bas.
La situation sociopolitique actuelle du Gabon, marquée par une défiance croissante envers les institutions, une gestion souvent controversée des ressources publiques et une fragmentation sociale latente, est souvent attribuée, dans le discours courant, à l’incompétence ou à la malveillance des acteurs étatiques. Si cette lecture comporte une part de vérité indéniable parce que factuelle, elle demeure de notre point de vue superficielle, d’autant qu’elle tend à individualiser un problème structurel. Nous invitons à déplacer le regard: du symptôme que constitue l’action des hommes, vers la cause profonde qu’est le cadre conceptuel et historique qui rend cette action possible, voire légitime.
Notre hypothèse est que la crise gabonaise n’est pas d’abord une crise de gestion, mais une crise de fondation. Elle résulte d’une absence de conscience politique collective, laquelle découle elle-même d’un choix politique fondamental: celui de perpétuer le modèle coloniale de balkanisation sociale plutôt que de construire une communauté politique inclusive fondée sur un « en-commun culturel ».
I. Le mirage de l’incompétence : l’écueil d’une lecture moralisatrice du politique
Réduire les maux du Gabon à l’incompétence des gouvernants, c’est tomber dans un piège analytique. Cela revient à psychologiser un problème qui est d’abord institutionnel et historique. Si l’incompétence et la maladresse existent, elles ne sauraient expliquer, à elles seules, la récurrence et la systématicité des dysfonctionnements que nous observons depuis trop longtemps. Pourquoi, depuis des décennies, l’intérêt général est-il si systématiquement subordonné aux intérêts particuliers ? Pourquoi le sentiment d’appartenance à une nation peine-t-il à s’enraciner face aux loyautés ethniques ou régionales ?
La réponse à notre avis ne se trouve pas dans un hypothétique « mauvais casting » des dirigeants, mais dans la structure des incitations et des représentations que l’État lui-même a produite. Comme l’ont montré les théoriciens du néo-patrimonialisme à l’exemple de Jean-François Médard, l’État post-colonial en Afrique a souvent fonctionné non pas comme une instance régulatrice au service du bien commun, mais comme un butin, une ressource à capter par des réseaux de clientèle. Dans ce cadre, la compétence n’est pas le critère principal de sélection des agents dirigeants ; ce qui prime, c’est la loyauté au réseau, à l’ethnie, à la région d’origine. Dès lors, parler d’incompétence est un euphémisme : c’est le principe même de la rationalité administrative (le recrutement sur la base du mérite, la gestion désintéressée) qui est court-circuité par une logique de redistribution communautaire.
II. L’absence de conscience collective : la nation fantôme
Le philosophe politique Jean-Jacques Rousseau affirmait que pour qu’une société tienne, il faut un lien social antérieur aux lois, qu’il nommait la « volonté générale ». Celle-ci n’est pas la somme des volontés particulières, mais la conscience partagée d’un intérêt commun supérieur. Or, au Gabon, ce ciment fait défaut. L’État préexiste à la nation, et peine à la fabriquer. Cette absence de conscience collective se manifeste par une double abstraction dans les esprits et les pratiques.
Dans les esprits d’une part, on peut avancer que pour une grande majorité d’entre nous, le Gabon comme entité politique abstraite, « communauté de citoyens », n’a pas de réalité émotionnelle ou pratique aussi forte que celle du groupe ethnique ou familial. En quoi, le patriotisme, lorsqu’il existe, est souvent un réflexe de circonstance, un sursaut ponctuel, comme on peut le voir le jour d’un match de football de notre équipe nationale et non une disposition permanente et structurante.
Dans les pratiques d’autre part, on peut aisément constater la quasi disparition de l’intérêt général dès lors qu’il s’agit du service public, qui est par définition, le service rendu à un public, c’est-à-dire, à une communauté d’inconnus liés par leur seule qualité de citoyens. Par conséquent, l’administration publique est souvent perçue et pratiquée comme un guichet destiné à servir les nôtres, d’abord. Ce faisant, le fonctionnaire haut commis ne se vit plus comme le serviteur de l’État, mais comme le représentant de sa communauté d’origine au sein de l’État. Le détournement de fonds, le piston ou la corruption ne sont alors pas vécus comme une trahison de la nation, mais comme un devoir de solidarité familiale ou ethnique.
III. La balkanisation choisie : l’État comme gestionnaire des ethnies
Comment en est-on arrivé là ? Historiquement, la construction de l’État au Gabon, à l’instar de nombreux États africains, s’est faite sur un malentendu. L’administration coloniale a imposé le principe du « divide ut imperes » ; diviser pour régner, figé des identités mouvantes pour mieux les contrôler en créant des ethnies là où il n’y avait que des familles linguistiques et culturelles fluides.
Hélas, l’erreur fondamentale de la classe politique post-indépendance a été de ne pas déconstruire ce legs, mais de le reprendre à son compte et de le perfectionner. Au lieu de fonder la République sur la synthèse d’un « en-commun culturel », tisser une mémoire historique partagée, des récits fondateurs communs, une volonté de vivre ensemble célébrée, on a institué une « République des ethnies ». Aussi, la gestion de l’État est-elle devenue un exercice d’équilibriste entre les « fiefs ». La question politique centrale n’étant plus de savoir comment construire le bien commun ?, mais comment répartir les postes et les ressources entre les différentes communautés ethniques ?
Ce faisant, on a institutionnalisé la division. L’État n’a pas œuvré à transcender les particularismes ; il s’est fait le gestionnaire et le garant de leur perpétuation. Le système éducatif, les médias publics, les symboles nationaux n’ont pas été suffisamment mobilisés pour forger un « roman national » inclusif. La mémoire historique est, suivant cette logique, restée fragmentée. Chaque groupe cultivant la sienne, sans récit fédérateur. Le « diviser pour régner » colonial est ainsi devenu un « diviser pour régner » post-colonial, mais cette fois-ci, au bénéfice d’une oligarchie qui exploite ces fractures pour asseoir son pouvoir. Comme l’a si bien analysé Achille Mbembe dans son essai, Afropolitanisme, on aboutit à une situation où l’État est « une chose à quoi on s’identifie pour en tirer profit, mais à quoi on ne s’identifie pas comme à une communauté de citoyens ».
IV. L’État-otage : une machine au service de ses gestionnaires
Cette logique aboutit à une perversion totale de la finalité de l’État. Dans la conception moderne (héritée de Hobbes ou de Locke), l’État est institué par un contrat social pour sortir de l’état de nature et garantir la sécurité et le bien-être de tous. Il est au service des citoyens.
Dans le modèle que nous décrivons, la logique s’inverse : ce ne sont pas les citoyens qui ont un État, ce sont les gestionnaires de l’État qui ont un pays. La « chose publique » (res publica) devient la « chose privée » de ceux qui l’occupent. L’administration, la justice, l’armée, les finances publiques ne sont plus des instruments au service de l’intérêt général, mais des moyens au service de la perpétuation du groupe au pouvoir et de ses alliés. Dès lors, il n’est plus étonnant que l’intérêt général soit absent des esprits et des pratiques : il a été structurellement évacué du fonctionnement même de l’État.
V. À défaut de conclure : penser la refondation par le bas
La crise gabonaise est donc une crise de la conscience politique. Elle ne se résoudra pas par un simple changement de personnes, aussi souhaitable soit-il. Elle exige une refondation profonde du lien social et politique. Cela suppose un travail de longue haleine pour dépasser la « République des ethnies » et construire une nation de citoyens. Ce travail passe nécessairement par :
La déconstruction des héritages toxiques : Il faut un examen critique de l’histoire pour comprendre comment les identités ont été instrumentalisées.
La construction d’un « en-commun mémoriel »: Il s’agit de bâtir un récit national inclusif qui, sans nier les spécificités culturelles, met en avant ce qui rassemble : une histoire partagée, des héros communs, des projets collectifs.
La réforme de l’État : L’État doit cesser d’être une proie pour devenir un véritable service public. Cela implique de lutter contre la patrimonialisation des fonctions, d’instaurer une méritocratie réelle et de garantir l’indépendance des institutions de contrôle.
L’éducation à la citoyenneté : C’est le plus important. Il faut former des citoyens, c’est-à-dire des individus capables de se penser comme membres d’une communauté politique abstraite, ayant des droits mais aussi des devoirs envers cette communauté, y compris envers ceux qui ne sont pas de leur famille ou de leur ethnie.
Tant que ces fondations ne seront pas posées, le risque que notre pays reste un agrégat d’ethnies et un territoire doté d’un État prédateur, et non une nation souveraine animée par une volonté générale est entier. Le problème n’est pas que les hommes et femmes de l’État soient mauvais ; il est que le système les encourage à l’être, faute d’une conscience collective capable de les en empêcher et de les orienter vers le bien commun.
Owone Nguema, Enseignant de philosophie au Lycée Technique National Omar Bongo, Libre penseur







