
Libreville, le 12 Janvier 2026 – (Dépêches 241). L’idée de soumettre au peuple gabonais un référendum sur la réinstauration de la peine de mort est présentée comme une réponse énergique à une insécurité devenue endémique et généralisée. Car nul ne peut nier la gravité de la situation. Enlèvements, assassinats d’enfants, braquages à main armée, violences gratuites, crimes d’une brutalité extrême bouleversent profondément la société gabonaise. La peur s’est installée dans les quartiers, dans les familles, dans les écoles. Le sentiment d’abandon est réel et la demande de protection légitime. Mais reconnaître l’ampleur de l’insécurité ne dispense pas de lucidité sur ses causes ni d’honnêteté sur les réponses à y apporter.
Car l’insécurité n’est pas née d’un excès de mansuétude judiciaire ou d’un quelconque laxisme des forces de défense et de sécurité. Elle est le produit d’un environnement social dégradé, d’un État défaillant sur ses missions essentielles et d’une population progressivement paupérisée. La peine de mort est brandie comme une réponse émotionnelle à des crimes insoutenables, notamment lorsqu’ils touchent des enfants. Mais la justice n’a pas vocation à se venger. Elle n’est pas un instrument de représailles collectives. Elle est plutôt censée protéger la société, réparer autant que possible et juger avec discernement. La visée dissuasive de la peine capitale est invoquée, mais cela n’a jamais été démontré de manière crédible.
Pour rappel, le Gabon n’applique plus la peine capitale depuis 1985. Cette donnée est essentielle. La dernière exécution remonte à une autre époque, dans un contexte politique radicalement différent. Depuis lors, le pays a vécu pendant plus de quarante ans sans peine de mort, dont quinze années d’abolition formelle. Durant cette longue période, l’insécurité n’était pas structurelle. Elle s’est installée progressivement, au rythme exact de l’appauvrissement des populations et de l’effondrement des politiques publiques. Faire croire que la disparition de la peine capitale serait la cause directe des enlèvements, des assassinats et des braquages relève de la manipulation intellectuelle.
Le véritable terreau de l’insécurité est économique et social. Le pouvoir d’achat s’est effondré. Les charges et les taxes se sont accumulées sans contrepartie visible. Les ménages sont pressurés tandis que les services publics se dégradent. L’eau est intermittente, l’électricité incertaine, les soins médicaux coûteux et inefficaces, le logement précaire. Une population qui lutte pour sa survie quotidienne est une population fragilisée. Dans ce contexte, la criminalité prospère. Non par idéologie, mais par nécessité, par désespoir et par rupture du lien social.
Cette rupture est particulièrement visible dans le système éducatif. L’école gabonaise, censée être un espace de protection et de structuration, est devenue un lieu fragile, parfois violent, souvent abandonné. Les grèves à répétition, les emplois du temps désarticulés, le manque d’encadrement et de moyens font que les enfants passent de longues périodes sans cadre réel. Les violences en milieu scolaire sont le symptôme d’un système à bout de souffle. Les enfants sont livrés à eux-mêmes, sans activités culturelles, sportives ou éducatives accessibles. Beaucoup n’ont accès à rien. Pas de bibliothèques, pas de centres culturels, pas de structures de loisirs. L’oisiveté devient une norme imposée, et la rue un espace d’apprentissage parallèle, brutal et sans règles.
Dans un tel contexte, la montée des violences, y compris les plus extrêmes, n’est pas une surprise. Elle est la conséquence logique de l’abandon. On ne peut pas priver une jeunesse de perspectives, d’éducation stable et de protection, puis s’étonner qu’elle bascule. L’insécurité est d’abord le miroir d’un échec collectif.
Face à cela, l’État UDB/CTRI choisit la voie la plus spectaculaire. Plutôt que de restaurer l’école, de renforcer les politiques sociales, de soutenir les familles et d’investir dans la prévention, il propose un référendum. Plutôt que de donner des moyens réels aux forces de l’ordre, il promet la peine capitale. Or chacun sait que les forces de sécurité manquent de tout : véhicules, carburant, matériels de bureau, budgets d’enquête… Les investigations sont limitées, la police scientifique quasi inexistante, les preuves biométriques largement hors de portée. Dans ces conditions, prétendre juger au-delà de tout doute raisonnable relève plus de l’incantation que de la réalité.
L’argument prétendument dissuasif de la peine de mort est d’autant plus fragile que l’exemple des États-Unis est là pour le contredire. Ce pays pratique encore la sanction pénale suprême, et pourtant il reste l’un des plus violents du monde occidental. La peine capitale y est massivement critiquée, controversée et associée à de lourds dysfonctionnements systémiques. Le racisme structurel, les inégalités sociales et la pauvreté y influencent profondément les condamnations. Les populations les plus pauvres et les plus racisées remplissent les couloirs de la mort. Des erreurs judiciaires ont été reconnues, parfois après des décennies. Si un État doté d’un appareil judiciaire puissant et de moyens technologiques avancés échoue à garantir une justice parfaitement équitable, croire que le Gabon de l’UDB/CTRI pourrait faire mieux relève de l’illusion.
La comparaison est d’autant plus pertinente que le Gabon connaît ses propres dysfonctionnements systémiques. Il ne s’agit pas de faire le procès de l’appareil judiciaire gabonais. Les magistrats, pour la plupart, connaissent le droit et sont capables de le dire. Mais ils évoluent dans un environnement où ils sont trop souvent ridiculisés, méprisés ou muselés. L’Exécutif s’arroge le droit d’intervenir, de contourner, de contourner la justice quand il ne se substitue pas tout simplement à elle. Les décisions politiques prennent le pas sur les arrêts des Cours et Tribunaux. Résultat : l’indépendance de la justice se trouve fragilisée, piétinée, non par les juges eux-mêmes, mais par le régime en place.
Introduire la peine de mort dans un tel environnement serait une prise de risque majeure. Donner un pouvoir irréversible dans un système institutionnel aussi bancal que celui de l’UDB/CTRI ouvrirait la porte à toutes les dérives. Lorsque l’enquête est faible, lorsque la preuve scientifique est absente, lorsque la pression politique est forte, la tentation de fabriquer des coupables devient réelle. L’histoire de notre pays regorge de nombreux exemples où la justice a servi d’instrument pour éliminer des adversaires politiques ou sacrifier des innocents pour faire diversion.
Le référendum apparaît alors comme une manœuvre grossière visant à détourner l’attention des Gabonais des vrais problèmes. Chronophage, coûteuse, émotionnelle, cette énième diversion permettra au régime UDB/CTRI de donner le sentiment d’agir, mais sans véritablement traiter les causes. Pendant que le gouvernement dit de la Ve République promet la mort, il ne répare pas l’école. Pendant qu’il agite la peur, il ne lutte pas contre la pauvreté. Pendant qu’il multiplie les rodomontades, l’insécurité continue de prospérer.
A tous les partisans de la peine de mort, nous voulons rappeler que la justice n’est pas là pour assouvir une quelconque soif de vengeance de la société, mais pour pacifier et établir un ordre social durable. Punir plus sévèrement sans changer les conditions de vie des Gabonais reviendrait à essayer de soigner une fracture avec un communiqué. La sécurité ne se construit pas dans l’émotion, mais dans la cohérence sociale, l’éducation, avec une justice indépendante et des institutions solides. Tant que la pauvreté progressera, tant que l’école restera fragile, tant que la jeunesse sera livrée à elle-même et tant que l’Exécutif dominera l’ensemble des pouvoirs, la peine capitale ne sera qu’un symbole creux. Une réponse violente à une violence née de l’abandon. Une société ne se reconstruit pas en exécutant ses propres failles. Non à la peine de mort au Gabon ! »
Michel Ongoundou Loundah, Président du parti RÉAGIR







