
Libreville, le 4 mars 2026 – (Dépêches 241). Quelques jours après l’annonce choc de la suspension de ses activités, faute de financements, le Samu Social a repris une partie de ses services. Une nouvelle accueillie avec soulagement par des milliers de Gabonais qui dépendent de cette structure vitale. Pourtant, derrière ce retour volontaire se cache une réalité bien plus sombre. Celle d’un blocage administratif inexpliqué, d’une institution asphyxiée par l’inertie de sa propre chaîne de financement, et d’un coordonnateur contraint d’agir sur ses deniers personnels pour maintenir en vie ce que l’État s’est pourtant engagé depuis des années à soutenir.
Le Samu Social est de retour. Du moins, en partie. Après l’annonce de la suspension de ses prestations, une décision aussi douloureuse qu’inévitable face à l’assèchement de sa trésorerie, le Dr Yaba et ses équipes ont décidé, de reprendre certains services essentiels. Le 1488, numéro vert emblématique que des milliers de Gabonais ont gravé dans leur mémoire comme une bouée de sauvetage, a de nouveau repris à sonner.
Une reprise contraignante dictée par l’urgence sanitaire
Cette reprise n’est cependant pas le fruit d’une résolution des problèmes de fond. Elle est, à bien des égards, une capitulation devant l’urgence. Face à l’indignation légitime de la population, face au risque réel de voir des vies humaines basculer faute de soins d’urgence, le coordonnateur du Samu Social n’a eu d’autre choix que de rouvrir les portes, quitte à fonctionner dans une précarité institutionnelle alarmante. Cette reprise du Samu Social n’est pas une reprise normale. C’est une navigation à vue, dans l’obscurité budgétaire.
Le message publié par l’institution sur ses réseaux sociaux résume, avec une pudeur éloquente, cette situation paradoxale. Le Samu Social y annonce reprendre ses activités « en attendant mieux », formule anodine en apparence, mais qui dit tout de l’incertitude dans laquelle se trouve l’institution. « Nous ne vivons chaque instant de travail que pour vous maintenir en bonne santé, heureux et tous ensemble en vie le plus longtemps possible », peut-on lire.
Des mots empreints d’une sincérité désarmante, qui tranchent avec le silence assourdissant des administrations censées les accompagner.
Ce qui frappe, dans cette affaire, c’est la posture du Dr Yaba. Là où d’autres auraient pu se retrancher derrière les défaillances de l’État pour justifier une fermeture définitive ou temporaire, le coordonnateur du Samu Social a choisi l’engagement. Selon des informations concordantes, il aurait puisé dans ses ressources personnelles pour maintenir opérationnels certains services névralgiques, notamment le Samu du PK et le service des urgences.
La bonne foi du Samu Social et de son coordinateur ne fait l’objet d’aucun doute. Les faits parlent d’eux-mêmes : l’institution a bâti, au fil des années, une offre de soins gratuits qui représente pour de nombreux Gabonais le seul filet de sécurité sanitaire accessible. La qualité de son travail a d’ailleurs été reconnue au plus haut niveau de l’État, ce qui rend d’autant plus incompréhensible la situation dans laquelle elle se trouve aujourd’hui.
Le Trésor public : un blocage sans explication, une responsabilité sans visage
C’est précisément à ce niveau que le tableau s’assombrit considérablement. Selon nos informations, l’ensemble des paiements dus au Samu Social serait bloqué au Trésor public depuis le mois d’octobre dernier. Cinq mois. Cinq mois sans décaissement, sans explication officielle, sans même une notification formelle adressée à l’institution bénéficiaire.
Le trésorier central, à qui il appartient d’autoriser ces flux financiers, n’aurait à ce jour fourni aucune justification de ce blocage. Ni motif légal, ni demande de pièces complémentaires, ni délai annoncé. Rien. Ce silence administratif, aussi assourdissant qu’inquiétant, laisse planer des interrogations dont les Gabonais ont le droit d’exiger des réponses.
Plus troublant encore : le président de la République lui-même aurait instruit, selon nos informations, un abondement du budget initial du Samu Social, fixé à 1,6 milliard de FCFA annuels, afin de renforcer la subvention accordée à une structure dont il reconnaît l’utilité vitale. Cette instruction présidentielle aurait, elle aussi, été ignorée. Sans réponse. Sans traçabilité. Comme si la volonté du Chef de l’État se perdait dans les méandres d’une administration indifférente et désinvolte.
Qu’est ce qui cloche et pourquoi pareilles attitudes ? Les questions qui dérangent
On est en droit de se poser la question, franchement et avec gravité. Qu’est-ce qui peut bien motiver un haut commis de l’État à bloquer, sans explication, des fonds destinés aux plus démunis ? Qu’est-ce qui peut pousser un fonctionnaire, fût-il à un poste aussi stratégique que celui de trésorier central, à faire fi des instructions du premier magistrat du pays ?
Plusieurs hypothèses, toutes plus préoccupantes les unes que les autres, circulent dans les couloirs du pouvoir. La première, la plus charitable, serait d’ordre procédural : des pièces manquantes, une irrégularité comptable, un désaccord sur la nomenclature budgétaire. Mais dans ce cas, pourquoi le silence ? Pourquoi l’absence de tout retour formel à l’institution concernée ?
La seconde hypothèse, que certaines indiscrétions tendent à accréditer, relèverait d’une logique plus opaque. Celle des jeux d’influence, des calculs bureaucratiques ou, pire, des intérêts particuliers qui s’accommodent mal de la transparence. Dans cette Ve République où l’assainissement des pratiques administratives est érigé en priorité nationale, toute forme de résistance passive à l’exécution des décisions souveraines mérite d’être examinée à la loupe et même sanctionnée si nécessaire.
L’urgence d’une clarification institutionnelle
Car il faut le répéter et le dire sans ambages. Rerister à l’exécution d’une instruction présidentielle, en dehors de tout cadre légal justifié, n’est pas un acte anodin. C’est une entorse grave à la chaîne de commandement, une forme de gouvernance en solo que les institutions ne peuvent tolérer indéfiniment, surtout lorsque les conséquences se mesurent en vies humaines potentiellement compromises.
Le Samu Social fonctionne donc, aujourd’hui, sous perfusion. La reprise est réelle, mais elle est fragile, conditionnelle, et suspendue à la résolution d’une crise qui n’est pas de sa création. Sans déblocage rapide des fonds en attente au Trésor, sans exécution effective des engagements budgétaires de l’État, l’institution risque de se retrouver une nouvelle fois au bord du précipice — et cette fois, peut-être sans ressources propres pour amortir la chute.
L’heure n’est plus aux tergiversations. Les autorités compétentes doivent, dans les meilleurs délais, exiger des explications claires et documentées sur le blocage opéré depuis octobre. Si des irrégularités existent, qu’elles soient identifiées et corrigées. Si des instructions n’ont pas été suivies, que les responsabilités soient établies et assumées. Le Samu Social n’est pas un dossier parmi d’autres : c’est une question de vie ou de mort pour les populations les plus vulnérables du Gabon.







