
Libreville, le 27 mars 2026 – (Dépêches 241). Dans un État de droit digne de ce nom, certains faits ne sauraient être tolérés. À Nkoltang, dans la périphérie de Libreville, des propriétaires terriens ont vu leurs biens, parcelles légalement acquises, maisons bâties avec labeur, disparaître sous les lames de bulldozers mandatés dans le cadre présumé d’un projet immobilier privé inconnu des Travaux Publics, au mépris de toute procédure légale. Les responsables présumés de cette infamante manœuvre sont la SCI KMJ et la SCI LEKABI. Deux structures dont l’une aux mains d’un ressortissant libanais, et dans leur sillage, l’Agence Nationale de l’Urbanisme, des Travaux Topographiques et du Cadastre (ANUTTC), institution de la République, dont le rôle supposé dans cette affaire soulève des questions d’une gravité exceptionnelle. Notre rédaction a recoupé les témoignages et les documents. Ce qu’ils révèlent est accablant, grossier et foncièrement délictuel.
Tout commence, officiellement, par le décret n°00128/PR/MHU du 7 juin 2021. Ce texte, signé au plus haut niveau de l’État, porte déclaration d’utilité publique sur une emprise de 183 hectares. Un périmètre défini, délimité, encadré par le droit. L’objectif annoncé, la réalisation d’une voie d’accès à un projet étatique. Rien dans ce décret ne laissait présager que des riverains verraient un jour leurs propriétés détruites en dehors de toute procédure d’expropriation légale.
Un projet d’utilité publique transformé en aubaine privée
Mais voilà qu’apparaît, dans ce dossier, un document d’une tout autre nature à savoir la convention n°00083 du 27 février 2025, enregistrée le 17 mars 2025 (Vol. 51, Folio 224, n°1074). Brandissant ce texte comme un talisman, la SCI KMJ et la SCI LEKABI ont opéré sur un périmètre de 740 hectares, soit plus du quadruple de ce que le décret de 2021 autorisait. D’un trait de plume conventionnel, la surface d’intervention avait été multipliée par quatre. Et avec elle, le nombre de victimes potentielles.
La question qui dès lors s’impose acuité, gravité et avec une clarté brutale est la suivante : Comment une convention de droit commun, passée entre des entités privées et une agence d’État, peut-elle légalement supplanter un décret présidentiel ? En droit gabonais, comme dans tout système juridique cohérent, la hiérarchie des normes ne souffre d’aucune ambiguïté. Un décret a valeur réglementaire supérieure à une convention administrative. Or, en l’espèce, c’est l’inverse qui semble s’être produit, la convention a supplanté le décret violant ainsi le sacro saint principe du parallélisme de formes en droit. Ce paradoxe, éhonté, pour user du mot juste, n’est pas une maladresse bureaucratique. C’est une anomalie qui appelle une explication, et en attendant celle-ci, une présomption de fraude.
Des parcelles rasées, des familles expulsées : la spoliation à l’état pur
Sur le terrain, les faits parlent d’eux-mêmes avec une brutalité qui interpelle. Aucun propriétaire n’a été formellement identifié avant les travaux. Aucune évaluation préalable des biens n’a été conduite. Aucune offre d’indemnisation n’a été formulée, ni même évoquée. Des parcelles valorisées, régulièrement acquises, ont été rasées avec la désinvolture de qui se croit au-dessus des lois, et au-dessus des hommes.
Les habitants de Nkoltang, désormais dépossédés, appellent cela par son nom : une spoliation. Ils dénoncent avec une colère contenue, mais une conviction absolue, ce qu’ils qualifient d’abus d’autorité manifeste, de mépris institutionnel et d’accaparement illégal de leurs terres. Selon leurs déclarations concordantes, recueillies par notre rédaction, l’ANUTTC, instance officielle chargée de la régularisation foncière, maître d’œuvre du projet, se serait accaparée, dans un flou juridique total, leurs parcelles et leurs habitations, sans ménagement, sans information préalable, sans indemnisation, et en violation flagrante des dispositions légales de la République gabonaise.
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Quelles que soient les justifications que ses auteurs pourraient avancer, ce que décrivent les habitants de Nkoltang ressemble davantage à un viol de propriété qu’à une procédure d’expropriation encadrée par le droit. Un État de droit, celui que le Gabon revendique être, n’exproprie pas ses citoyens dans l’ombre et dans la précipitation. Il les informe, les consulte, les indemnise avant l’entame de tout projet.
L’ombre de l’ANUTTC : quand l’agence d’État se mue en outil de prédation
Ce qui aggrave singulièrement la gravité de cette affaire, c’est le rôle présumé que joue l’ANUTTC dans ce dispositif. L’agence, dont la mission première est précisément de garantir la régularité des opérations foncières et topographiques, serait devenue, selon les éléments que nous avons pu collecter, le bouclier institutionnel derrière lequel opèrent la SCI KMJ et la SCI LEKABI.
Pire encore, l’opérateur libanais à la tête de l’une des sociétés aurait noué, via des liens présumément opaques avec la direction générale de l’agence, des relations avec deux cadres dont les noms reviennent avec insistance dans les témoignages recueillis : les dénommés Charles Ebozo Nguema et Eric Franck Mboumba Louembé. Ces derniers, selon plusieurs sources concordantes, narguent les habitants lésés avec un zèle et une arrogance qui confondent. Leur attitude, si elle est confirmée, traduit à elle seule l’état d’esprit qui préside à cette opération, celui d’hommes convaincus de leur impunité.

Pour s’assurer que nul ne viendrait contrarier leur dessein, l’intéressé serait en outre parvenu à mobiliser une escouade de policiers en faction sur le site. Ces agents, qui se relaient tous les trois jours, interdisent depuis près de trois semaines tout accès aux propriétaires lésés à leurs anciennes parcelles. La force publique, instrument de l’État, payée par le contribuable gabonais, au service d’intérêts privés et d’une opération d’accaparement. L’image est insupportable et elle dit de l’abus d’autorité qui est en train de prendre forme dans cette affaire.
Délit d’initié, corruption : les zones d’ombre d’un dossier qui s’alourdit
Nos investigations se poursuivent. Et plus nous avançons dans ce dossier, plus il apparaît que la surface visible de cette affaire n’en est que la partie émergée. Des éléments récemment collectés, documents, courriers et autres, laissent entrevoir une opacité supplémentaire. Des suspicions de délit d’initié et de corruption pourraient expliquer comment une convention de droit privé a pu, en quelques mois à peine, éclipser un décret présidentiel, quadrupler la surface d’intervention autorisée, et bénéficier d’une couverture policière aussi confortable qu’inexpliquée.
Comment une telle convention a-t-elle pu être signée, enregistrée et mise en œuvre aussi rapidement, alors qu’elle contredit frontalement le cadre juridique défini par le décret de 2021 ? Qui, en interne, a facilité cette substitution de périmètre ? Qui a autorisé le déploiement des forces de l’ordre sur ce site ? À quel titre ?
Ces questions qui se posent en bon droit ne sont pas rhétoriques. Elles appellent des réponses claires, et si nécessaire, des poursuites. L’enquête se poursuit…







