
Libreville, le Juin 2026 – (Dépêches 241). Le chiffre est connu, répété, mais jamais vraiment entendu : selon les données officielles, près d’un tiers des Gabonais vivent sous le seuil de pauvreté. Dans un pays qui exporte du pétrole, du manganèse et du bois, cette réalité constitue déjà, en elle-même, un aveu d’échec structurel. Mais c’est lorsqu’on la confronte aux arbitrages budgétaires concrets de l’État que l’indécence du contraste saute aux yeux. Car pendant que des milliers de ménages gabonais peinent à couvrir leurs besoins élémentaires, l’administration publique, elle, n’hésite pas à débloquer 640 869 053 FCFA pour assurer ses avions.
Ce marché, portant le numéro N°002/MCPD/DGPE/ASSURANCES/2024-2025, a été approuvé le 13 août 2025 par le ministère des Comptes Publics. Son objet : un service d’assurance multirisque aviation, financé sur le budget de l’État. À lui seul, le montant interpelle. Plus de 640 millions FCFA pour couvrir une flotte aérienne d’État, dans un contexte où le gouvernement ne cesse d’invoquer la rigueur budgétaire et la nécessité de rationaliser la dépense publique. Un discours d’austérité qui, manifestement, ne s’applique pas avec la même rigueur à tous les postes de dépense.
Ce qui aggrave le cas, c’est le mode de passation retenu : l’entente directe. Autrement dit, aucun appel d’offres, aucune mise en concurrence, aucune transparence sur les critères ayant conduit à sélectionner le prestataire. Le contrat a été attribué à 241corporation, agissant pour le compte d’ASSINCO SA. Ce montage où une société locale en façade, une compagnie d’assurance en arrière-plan, n’est pas illégal en soi. Mais il pose une question légitime : pourquoi un marché de cette envergure, dépassant le demi-milliard de francs CFA, échappe-t-il à la procédure concurrentielle de droit commun ? Quelle urgence, quelle spécificité technique justifie l’évitement du marché ouvert ?
La question est d’autant plus lourde que c’est le ministère des Comptes Publics lui-même qui est l’autorité contractante. Ce ministère, dont la mission première est précisément de contrôler, d’assainir et de rationaliser la dépense publique de l’État gabonais, recourt à l’entente directe pour l’un de ses propres marchés. Il y a là une contradiction institutionnelle flagrante : on ne peut pas exiger des autres administrations la rigueur dans la commande publique tout en s’en affranchissant soi-même dès lors que le montant devient significatif. C’est le gardien de la caisse qui déroge aux règles qu’il est censé faire respecter.
Au fond, ce marché n’est pas seulement une anomalie administrative. Il est le révélateur d’une culture de la dépense publique qui n’a pas rompu avec ses anciens réflexes, malgré les discours sur la redevabilité et la bonne gouvernance. Quand l’État gabonais mobilise plus de 640 millions FCFA pour assurer ses avions sans appel d’offres, tandis qu’un tiers de sa population ne dispose pas du minimum vital, ce n’est pas une erreur de communication. C’est un choix politique. Et les choix politiques, contrairement aux communiqués, ne mentent pas.







