
Libreville, le 25 Juin 2026 – (Dépêches 241). Dans tout montage d’interposition, la société de façade n’est que la surface visible. Ce qui compte, c’est ce qui se passe derrière : qui réalise la prestation, qui perçoit les fonds, et selon quelle répartition. Dans le cas de 241corporation, attributaire fantôme de près de quatre milliards FCFA approuvés le 13 août 2025, trois sociétés prestataires émergent des fiches officielles publiées par la Direction Générale des Marchés Publics. Leurs profils méritent d’être examinés avec la même rigueur que celui de l’attributaire qui les couvre.
Le premier prestataire est ASSINCO SA, pour le marché d’assurance multirisque aviation du ministère des Comptes Publics (640 869 053 FCFA). ASSINCO n’est pas une inconnue : filiale à 60% de BGFI Holding Corporation, elle domine le marché gabonais des assurances avec plus de 21% de parts de marché. Son chiffre d’affaires dépasse les 8,5 milliards de FCFA par trimestre. En d’autres termes, c’est l’un des opérateurs les mieux établis du secteur financier gabonais, adossé au premier groupe bancaire d’Afrique centrale. La question qui se pose n’est donc pas la solvabilité d’ASSINCO. Elle est autrement plus dérangeante : pourquoi une société de cette envergure, disposant de toutes les capacités techniques et financières pour contracter directement avec l’État, choisit-elle de passer par un intermédiaire sans visibilité publique ? Quel avantage 241corporation apporte-t-il dans cette transaction, sinon une couche d’opacité supplémentaire entre le prestataire réel et la commande publique ?
Le deuxième prestataire est EMIRE BTP, pour l’aménagement en béton armé des voiries d’Oyem (2 384 999 880 FCFA). Avec près de 2,4 milliards FCFA, c’est le plus gros des trois marchés. EMIRE BTP est une société de travaux publics dont la présence dans les bases de données publiques gabonaises est également très limitée. Aucune référence chantier vérifiable dans les sources ouvertes, aucune publication financière accessible, aucun profil institutionnel documenté. Pour un marché de cette ampleur, qui engage des travaux d’infrastructure dans la capitale provinciale du Woleu-Ntem, les questions sur la capacité réelle de ce prestataire à exécuter le contrat sont légitimes. Et si EMIRE BTP n’exécute pas directement les travaux, qui le fait ? La chaîne de sous-traitance qui se cache derrière ce contrat reste entièrement dans l’ombre.
Le troisième prestataire est le Groupement E4G/2 STI Consulting, pour la construction d’une station d’eau potable à Kango (940 364 546 FCFA). Ce marché présente une particularité : il a été attribué à l’issue d’un appel d’offres ouvert, contrairement aux deux autres conclus par entente directe. Ce détail est crucial. Un appel d’offres ouvert suppose une mise en concurrence formelle, l’évaluation comparative de plusieurs offres, et la sélection sur la base de critères objectifs. Comment, dans ce cadre-là, 241corporation, une société sans compétences techniques hydrauliques apparentes, a-t-elle pu être désignée attributaire d’un marché de prestation intellectuelle dans l’ingénierie de l’eau ? Soit elle a effectivement soumissionné et a été retenue sur des critères dont la rigueur reste à établir. Soit le groupement E4G/2 STI Consulting a soumissionné en son nom propre, et le portage par 241corporation est intervenu à un autre stade du processus. Ce qui, en tout état de cause, soulèverait des questions encore plus graves sur l’intégrité de la procédure.
Ce que ces trois prestataires ont en commun, au-delà de leur lien avec 241corporation, c’est l’absence totale de traçabilité publique de leurs relations avec cet attributaire. Aucun contrat de mandat publié, aucune convention d’interposition déclarée, aucune justification de la structure retenue. L’argent public transite par une entité fantôme vers des prestataires réels, selon des modalités que ni la DGMP ni les ministères concernés n’ont jugé utile d’expliquer. Dans un système de commande publique qui se revendique de la transparence et de la bonne gouvernance, cette opacité en chaîne n’est pas un détail technique. C’est le cœur du problème.







