
Libreville, le 26 Juin 2026 – (Dépêches 241). Le 13 août 2025, la Direction Générale des Marchés Publics approuvait en une seule journée trois marchés publics portant le même nom d’attributaire : 241 Corporation. Une société dont personne ne connaît les actionnaires, le capital, le dirigeant ou l’adresse précise dans les sources publiques disponibles. Trois ministères différents, trois secteurs sans rapport entre eux, trois sociétés prestataires distinctes et une même entité fantôme en façade. Le total cumulé : 3 966 233 479 FCFA, soit près de quatre milliards de francs CFA captés en une journée sur le budget de l’État gabonais.
Le premier marché (N°002/MCPD) émane du ministère des Comptes Publics : un service d’assurance multirisque aviation confié à ASSINCO SA pour 640 869 053 FCFA, par entente directe. Le deuxième (N°36/MTPC) provient du ministère des Travaux Publics : l’aménagement en béton armé de voiries à Oyem, attribué à EMIRE BTP pour 2 384 999 880 FCFA, également par entente directe. Le troisième (N°10/MERH) concerne le ministère de l’Énergie : la construction d’une station d’eau potable à Kango, confiée au groupement E4G/2 STI Consulting pour 940 364 546 FCFA, celui-là issu d’un appel d’offres ouvert. Dans les trois cas, 241corporation apparaît comme attributaire officiel, alors que c’est à chaque fois une autre société qui réalise la prestation réelle.
C’est là que le modèle économique de 241corporation mérite d’être interrogé frontalement. Cette société ne construit pas des routes. Elle n’assure pas des avions. Elle ne conçoit pas des stations d’eau potable. Elle n’a visiblement aucune capacité technique propre dans aucun de ces secteurs. Son rôle semble être ailleurs : se positionner comme intermédiaire entre l’État et les prestataires réels, en portant le contrat et vraisemblablement une marge sans jamais apparaître dans les résultats d’une recherche publique. Une présence LinkedIn au Gabon, et c’est tout ce que les sources ouvertes révèlent de cette entité.
Ce profil s’inscrit dans un contexte de dérive documentée. En mai 2025, le Conseil des ministres gabonais reconnaissait lui-même que 93,25% des marchés publics en valeur avaient été attribués par entente directe lors de l’exercice budgétaire 2025, soit plus de six fois le plafond légal de 15% fixé par le Code des marchés publics. Deux des trois marchés de 241corporation suivent précisément ce schéma dérogatoire. Le troisième, bien qu’issu d’un appel d’offres ouvert, soulève une autre question : comment une société sans visibilité publique remporte-t-elle un appel à la concurrence dans un secteur aussi technique que le génie hydraulique ?
Au fond, 241corporation n’est pas seulement un cas suspect. C’est un révélateur de système. Trois milliards neuf cent soixante-six millions de francs CFA, trois ministères, une seule journée, une seule société attributaire que personne ne connaît. Dans un pays où un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté et où le gouvernement proclame l’ère de la redevabilité, cette concentration silencieuse de la commande publique entre les mains d’un opérateur fantôme n’est pas une coïncidence administrative. C’est une méthode.







