Expulsé, condamné, mort sur son terrain : le combat de Jérôme ITOKA après un contentieux avec un sujet libanais 

Jérôme ITOKA meurt refusant de céder sa parcelle à son sujet étranger présentant un titre foncier qu’il a passé ses derniers mois à contester © Dépêches 241

Libreville, le 6 Juillet 2026 – (Dépêches 241). Un homme est mort sur la terre qu’il refusait d’abandonner. Jérôme Désiré ITOKA, retrouvé sans vie samedi 4 juillet à Camp de Boys, incarnait à lui seul l’obstination d’une famille face à quarante ans de dépossession foncière. Entre une amitié trahie, des actes contestés et une propriété étrangère triomphante devant les tribunaux, cette mort rouvre la plaie d’un contentieux que ni la justice ni le temps n’étaient parvenus à refermer.

Tout serait parti d’un geste de gratitude. Soigné de ses hémorroïdes par un traitement traditionnel, Ayo Adibe Jean Félix se serait lié d’amitié avec Jean-Claude Alloye, jusqu’à recevoir de ce dernier, en 1985, mandat d’accomplir les démarches de viabilisation de la parcelle familiale de Batterie IV. Les héritiers Alloye affirment aujourd’hui que cette procuration de confiance s’est transformée, à leur insu, en transfert de propriété pur et simple, une attestation datée du 21 août 1985 et une « Entente » évaluant l’opération à onze millions de francs CFA, contre des biens à Ozoungué que la famille dit n’avoir jamais vus se matérialiser.

De vente en vente, jusqu’à la SCI Équateur Tower

Le décès de Jean-Claude Alloye en 2010 ouvre un nouveau chapitre : sommation de quitter les lieux, apparition d’un premier acquéreur sénégalais en 2012, destructions d’habitations en 2013, puis, en 2024, l’irruption de la SCI Équateur Tower, adossée à un titre foncier en bonne et due forme et représentée par le promoteur Bakenda Chamoun. La justice tranchera en sa faveur : ordonnance d’expulsion en août 2024, condamnation pénale d’ITOKA à trois mois de prison avec sursis, puis exécution de l’expulsion par huissier en février 2026. Sur le terrain, rien n’aura suffi à faire plier l’occupant, qui exigeait qu’AYO ADIBE revienne de France s’expliquer sur la vente de 1985.

Une garde à vue, puis un corps sans vie

L’épilogue se noue en quelques jours. Interpellé le 1er juillet par la gendarmerie pour rébellion et entrave, Itoka rentre chez lui marqué d’hématomes, se plaignant de douleurs thoraciques. Retourné dormir sur le chantier qu’il refusait de voir clôturé, il y est retrouvé mort samedi matin, du sang aux oreilles, au nez et à la bouche. Le parquet de Libreville a ouvert une enquête. L’autopsie devra dire si un demi-siècle de conflit foncier s’est achevé par une mort naturelle ou par une violence qui aurait sa part de responsables. 

Une spoliation presque institutionnalisée

Ce drame ne peut être lu isolément. D’une amitié détournée en 1985 à un titre foncier détenu aujourd’hui par un promoteur d’origine libanaise, en passant par un acquéreur sénégalais entré dans le dossier en 2012, l’affaire Itoka dessine, une fois de plus, la géographie d’une spoliation qui frappe trop souvent les mêmes : des familles gabonaises enracinées depuis des générations, dépossédées au fil d’actes contestés, de ventes en cascade et de procédures qui, sur le papier, respectent la forme mais laissent en suspens le fond, celui de savoir qui a réellement vendu quoi, à qui, et à quel prix. Que la justice ait fini par consacrer un titre foncier ne dissout pas la question de légitimité que soulevaient, depuis des années, les héritiers Alloye.

Il y a, dans ce schéma répété, l’étranger qui acquiert, structure sa position en droit, puis obtient l’appareil judiciaire et sécuritaire de l’État pour faire exécuter son droit contre le Gabonais qui reste sur sa terre. Une mécanique qui confine à l’institutionnalisation. La mort de Jérôme Désiré Itoka ne doit pas se refermer sur un simple fait divers ou sur les seules conclusions d’une autopsie. Elle doit interpeller sur la manière dont le foncier gabonais continue de glisser, procédure après procédure, hors des mains de ceux qui l’occupent depuis toujours, et sur le silence des institutions censées, en premier lieu, protéger cet héritage plutôt que d’en acter la perte.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*