Marché public à 1,3 milliards : 12 camions IVECO à plus de 108 millions FCFA l’unité pour la Présidence 

Entre coût unitaire élevé, absence de mise en concurrence et choix d’un attributaire peu connu dans le secteur des poids lourds, ce marché de la Présidence interpelle sur la gouvernance des achats publics © Dépêches 241

Libreville, le 30 Juillet 2026 – (Dépêches 241). La Présidence de la République a approuvé, le 29 mars 2024, l’acquisition de douze camions de marque IVECO pour un montant de 1 300 000 000 FCFA. Le marché, financé sur le budget 2024, a été attribué à Well Services, en entente directe, sous l’autorité du Secrétaire Général de la Présidence, sans qu’aucune mise en concurrence n’ait été organisée. Un montant qui place ce marché parmi les acquisitions de véhicules les plus coûteuses recensées dernièrement dans la commande publique gabonaise. Aucune précision n’a filtré sur l’usage exact réservé à ces douze camions, ni sur le service présidentiel appelé à les exploiter au quotidien. Cette absence de contexte alimente d’autant plus les interrogations que le montant global dépasse le milliard de FCFA.

Ramené à l’unité, ce montant représente environ 108,3 millions FCFA par camion, un chiffre qui donne le vertige et qui appelle une mise en perspective sérieuse avec les prix pratiqués sur le marché international pour ce type de véhicule industriel. Aucune publication détaillée n’est venue préciser la configuration technique retenue : tonnage, motorisation, équipements spécifiques, garanties ou services associés qui pourraient justifier un tel écart avec les prix catalogue habituels. 

À titre de comparaison, un camion IVECO neuf de gamme lourde s’échange généralement, hors taxes et hors option, à des tarifs sensiblement inférieurs sur les marchés internationaux. L’écart, s’il se confirme, mériterait une explication technique détaillée de la part de l’attributaire ou de l’autorité contractante. Sans cette transparence, le doute profite difficilement à l’acheteur public.

Le choix de Well Services, entreprise davantage identifiée dans le secteur des services pétroliers et parapétroliers que dans la distribution de poids lourds, mérite d’être clarifié plus qu’aucun autre élément de ce dossier. Un acheteur public a tout intérêt à documenter le lien entre le profil d’un attributaire et l’objet du marché lorsque celui-ci s’écarte aussi nettement du cœur de métier habituel de l’entreprise retenue, sous peine d’alimenter les soupçons d’intermédiation. 

Il n’est pas rare, dans la commande publique gabonaise, que des sociétés servent d’intermédiaires commerciaux plutôt que de fournisseurs directs, ce qui peut expliquer en partie certains écarts de prix constatés. Cette pratique, si elle n’est pas illégale en soi, mérite néanmoins d’être signalée et documentée pour la bonne information du contribuable. Elle interroge en tout cas sur la manière dont les autorités actuelles sélectionnent leurs fournisseurs pour des achats aussi capitalistiques.

Une fois de plus, l’entente directe a prévalu pour un achat d’équipement dont la nature ne présente, jusqu’ici, aucun caractère d’urgence ni de confidentialité justifiant l’écart avec la procédure concurrentielle. Ce mode de passation reste la norme plutôt que l’exception dans les marchés approuvés au niveau de la Présidence, un constat qui se vérifie marché après marché. Des équipements aussi standards que des camions se prêtent pourtant particulièrement bien à une mise en concurrence internationale, qui aurait permis d’obtenir plusieurs devis comparables. L’absence de cette étape prive les finances publiques d’un mécanisme de contrôle simple et éprouvé. Elle illustre, une fois encore, la difficulté des institutions gabonaises à s’astreindre à leurs propres règles de bonne gouvernance.

Douze camions, un milliard trois cent millions de francs CFA, zéro concurrence : l’équation résume à elle seule le fonctionnement d’une bonne partie de la commande publique gabonaise, où la logistique présidentielle échappe systématiquement aux mécanismes censés garantir le meilleur usage des deniers publics. Ce dossier vient s’ajouter à une longue liste de marchés similaires conclus dans les mêmes conditions par la Présidence ces dernières années. Il pose, en creux, la question de la capacité de contrôle des organes de régulation de la commande publique face aux marchés émanant du sommet de l’État.

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