
Libreville, le 28 août 2026-(Dépêches 241). Il y a quelques jours, l’opinion se surprenait de voir Alexandre Barro Chambrier, Vice-président de la République, inaugurer un forage d’eau potable au quartier Awendjé, dans le quatrième arrondissement de Libreville. Une scène qui n’a pas tardé à susciter des interprétations et commentaires divers, donnant chez beaucoup, l’impression d’une banalisation et d’un abaissement extrêmes de sa fonction par celui-là même qui devrait en être le rempart.
De mémoire des Gabonais, les traces d’un tel acte demeurent difficilement trouvables à ce jour : un Vice-président de la République inaugurant un simple forage d’eau. La scène a choqué, car en cédant au désir frénétique de plaire au Chef de l’État et de s’exposer sans filtre, il a plutôt, selon certains compatriotes, abaissé sa fonction. En allant remplir une tâche qui aurait pu être dévolue au Chef de quartier ou au Maire d’arrondissement, Barro Chambrier pour beaucoup, désacralise la charge et la symbolique placées dans la fonction hautement importante qu’il incarne, car l’exercice d’une aussi haute responsabilité étatique exige non seulement un sens aigu de la réserve, mais également une conscience constante de la gravité des enjeux.
Alexandre Barro Chambrier, celui que beaucoup disaient présidentiable en 2023, a surtout déçu par son discours au moment d’étrenner ce point d’eau dans le quartier Awendjé. Se montrant particulièrement dithyrambique à l’endroit du Chef de l’État, il n’a pas hésité de vanter excessivement les mérites de ce modeste ouvrage. « Nous devons nous féliciter d’avoir à la tête de l’État un patriote qui pense aux problèmes du pays, et qui fait ce qu’il dit », a-t-il d’abord déclaré face aux populations.
Et de poursuivre : « Ce que vous voyez là est effectivement une contribution pour permettre aux uns et aux autres d’avoir de l’eau. Et nous allons continuer et tout cela va s’intensifier parce qu’il y a des programmes qui vont se mettre en œuvre et qui permettront de rapprocher l’eau des populations », a-t-il claironné.
La réalisation d’un forage présentée comme une extraordinaire prouesse
L’exercice aurait pu être sobre. Constater que des populations ont enfin accès à une source d’eau, reconnaître que ce besoin était urgent et rappeler que l’objectif doit être de garantir durablement l’accès à l’eau potable. Mais non. Le Vice-Président a choisi l’emphase, jusqu’à donner à la réalisation d’un simple forage les allures d’une extraordinaire prouesse gouvernementale.
Se féliciter d’avoir à la tête de l’État un patriote parce qu’un forage a été réalisé. Il faut tout de même avoir le sens des proportions. En 2026, pas au milieu du siècle dernier, dans un pays qui aspire à se présenter comme moderne, un forage ne devrait pas être élevé au rang d’exploit national. L’eau potable n’est ni un luxe, ni une faveur, encore moins un cadeau extraordinaire fait aux populations. C’est un besoin élémentaire et un service public fondamental.
Le plus inquiétant n’est donc pas qu’un forage ait été réalisé. Tant mieux pour les habitants d’Awendjé. Ce qui interroge sérieusement, c’est l’indécence politique qui consiste à transformer une obligation minimale de l’État en événement quasi historique, comme si l’on venait d’accomplir une œuvre d’une complexité exceptionnelle.
Quel signal envoie-t-on ainsi aux Gabonais ? Qu’en 2026, disposer d’un point d’eau dans un quartier de Libreville serait devenu une réalisation suffisamment spectaculaire pour justifier les louanges dithyrambiques d’un Vice-président de la République ? Dans beaucoup de pays, y compris dans des États aux ressources bien plus modestes, l’accès continu à l’eau potable relève d’une politique publique ordinaire, structurée autour de réseaux, de stations de traitement et de distribution. Au Gabon, on inaugure encore un forage avec le cérémonial réservé aux grandes réalisations.
Il y a surtout quelque chose de profondément réducteur dans cette mise en scène : elle finit par banaliser l’indigence de l’action publique. À force de présenter le minimum comme l’extraordinaire, on finit par demander aux populations de se satisfaire du minimum.
Et que dire alors de cette référence au « patriote qui pense aux problèmes du pays » parce qu’il aurait fait réaliser un forage ? Faudrait-il désormais mesurer le patriotisme au nombre de forages inaugurés ? Que deviennent les nombreux compatriotes, associations, entreprises, ONG, fondations et personnalités qui, bien avant cette cérémonie et sans tambour ni trompette, ont financé ou réalisé des dizaines de forages à travers le pays ?
De la nécessité de rendre à la fonction sa hauteur et sa dignité
Le patriotisme ne se décrète pas devant un robinet qui coule. Il se mesure à la capacité de transformer durablement les conditions de vie des citoyens. Un responsable politique de ce rang devrait justement être le premier à avoir cette hauteur de vue. On peut se réjouir qu’un quartier ait enfin accès à l’eau. On peut saluer le soulagement des familles. Mais il est indécent de présenter comme une prouesse, ce qui devrait être le fonctionnement normal d’un État moderne.
Car lorsqu’un Vice-Président de la République s’extasie devant un forage comme s’il s’agissait d’une infrastructure majeure, ce n’est finalement pas le forage qui paraît extraordinaire. C’est le niveau d’exigence que le pouvoir semble désormais avoir envers lui-même qui devient extraordinairement faible. Un pays ne se développe pas en transformant ses obligations élémentaires en exploits. Il se développe lorsque l’accès à l’eau, à l’électricité, aux soins, à l’éducation et aux services essentiels cesse précisément d’être un événement.
La sortie du fils de Rahandi Chambrier n’est pas un simple raté communicationnel, elle impose absolument un retour à l’ensemble des règles du protocole qu’il convient d’observer, non par goût des conventions, mais par exigence des cérémonies officielles. Rendre à la fonction qu’il occupe sa hauteur, son silence stratégique et sa dignité, c’est rappeler que les hautes responsabilités étatiques s’exercent avec gravité, et qu’elles exigent de chacun de ses dépositaires qu’il s’efface derrière la grandeur de sa mission.







