
Libreville, 1er septembre 2026-(Dépêches 241). Le mouvement panafricain de défense des droits humains Tournons la Page a dénoncé, le 29 août dernier, à la veille de la célébration de la troisième édition de la Fête nationale de la Libération, le silence persistant autour des violences post-électorales survenues le 31 août 2016. L’organisation fustige notamment ce qu’elle considère comme une absence de réponse suffisamment forte des autorités issues du changement de régime du 30 août 2023 à l’égard de la situation des victimes. Pour Tournons la Page, au regard de l’importance de ces événements dans l’histoire politique récente du Gabon, la vérité ne peut être passée sous silence.
À mesure que le temps passe et que la question du sort des victimes des violences post-électorales de 2016 demeure insuffisamment traitée, des organisations de la société civile continuent de monter au créneau. Les violences avaient éclaté après la proclamation des résultats de l’élection présidentielle du 27 août 2016, dont la victoire d’Ali Bongo Ondimba avait été vivement contestée par Jean Ping. Pour Tournons la Page, l’enjeu dépasse désormais le seul souvenir d’une crise électorale : il s’agit de répondre aux attentes de celles et ceux qui ont été tués, blessés, arrêtés, portés disparus ou durablement affectés par ces événements. Car selon l’organisation « On ne peut pas effacer la vérité », soutient en substance le communiqué.
Cette nouvelle sortie de Tournons la Page, section Gabon, dirigée par Blanche Symony Abegue, ne constitue donc pas seulement un rappel historique. Elle traduit surtout l’exaspération face à une attente qui vient de franchir le cap des dix années sans suite. Dans son communiqué, l’organisation rappelle que le 31 août 2016 constitue l’une des journées les plus douloureuses de l’histoire politique récente du Gabon, marquée par de nombreuses arrestations, des blessés, mais également des morts et des disparitions. Dès lors, cette journée ne saurait être réduite à un simple incident du parcours politique national. Elle demeure un événement majeur dont les conséquences continuent de peser sur de nombreuses familles.
La prise de position de Tournons la Page pose ainsi une question fondamentale aux autorités actuelles : que devient la mémoire des victimes lorsque le pays célèbre sa propre « libération » ? Pour l’organisation, le changement intervenu le 30 août 2023 ne devrait pas seulement être considéré comme une rupture politique avec le régime d’Ali Bongo Ondimba. Il devrait également constituer l’occasion de regarder en face les blessures héritées des années précédentes et de répondre aux revendications de justice exprimées par les victimes et leurs familles. Il serait, dans cette perspective, contradictoire de célébrer la liberté retrouvée tout en laissant dans l’ombre ceux qui ont payé un lourd tribut lors des précédentes crises politiques.
La question de la prise en charge des victimes demeure également centrale. Au-delà de la reconnaissance symbolique, certaines personnes ayant survécu aux violences de 2016 continuent, selon les témoignages relayés par les organisations de la société civile, de vivre avec les conséquences physiques, psychologiques et matérielles de ces événements. La responsabilité des pouvoirs publics ne saurait donc se limiter à la commémoration du seul événement du 30 août 2023, et encore moins à la décoration des figures politiques. Elle devrait aussi se traduire, lorsque les faits et les responsabilités auront été établis, par des mesures concrètes de prise en charge, de réparation et d’accompagnement des victimes et des familles endeuillées.
C’est précisément sur ce terrain que la revendication de Tournons la Page prend une dimension politique et mémorielle. Demander la vérité sur les violences de 2016 ne revient pas nécessairement à rouvrir les plaies du passé ; c’est aussi chercher à empêcher que ces blessures ne soient durablement enfouies sous le silence. Une démocratie qui aspire à rompre avec les pratiques du passé ne peut durablement faire l’impasse au sujet de la vérité sur les périodes les plus sombres de son histoire. La justice, la reconnaissance des victimes et l’établissement des responsabilités constituent, à ce titre, des éléments essentiels d’une véritable réconciliation nationale.
Dix ans après les violences post-électorales de 2016, la question demeure donc entière : comment pourrait-on « Tourner la page » lorsqu’une partie de l’histoire reste encore douloureuse et que les victimes attendent toujours reconnaissance et réparation ? Pour ce mouvement, tourner la page ne signifie manifestement pas oublier. Cela signifie regarder le passé en face, établir les faits, reconnaître les victimes et tirer les leçons nécessaires pour que de telles violences ne se reproduisent plus. Car une nation ne se construit pas en effaçant ses blessures, mais en ayant le courage de les nommer et de les traiter.
Ainsi, au Gabon, la célébration de la Libération pourrait prendre tout son sens si elle s’accompagnait d’un véritable travail de mémoire et de vérité. Parce qu’en définitive, on peut tenter d’oublier une histoire, mais on ne peut pas effacer la vérité.







