
Libreville, le 11 Février 2026 – (Dépêches 241). Reçu par le ministre d’État en charge des Transports, Ulrich Manfoumbi Manfoumbi, le groupe chinois ZMEV Limited a récemment présenté un ambitieux projet d’implantation d’une usine d’assemblage de véhicules au Gabon. Prévu à partir de 2027, ce projet industriel structurant, dont la matérialisation semble bien engagée, ambitionne de poser les bases d’une filière automobile nationale, avec à la clé la transformation locale, le transfert de compétences et la création d’emplois. Mais peut-on sérieusement rêver d’automobile quand on peine encore à garantir l’accès à l’eau potable et à l’électricité ? Peut-on projeter un pays dans l’ère industrielle quand ses fondations sociales demeurent aussi fragiles ?
Un confrère, La Cigale Enchantée, ne mâchait récemment pas ses mots en titrant à sa une : « Manfoumbi Manfoumbi, ou un incompétent notoire aux Transports ». Une formule choc, brutale, mais révélatrice d’un malaise persistant autour de la gouvernance de ce département stratégique. Et c’est précisément cet homme, au centre de ce procès en incompétence, qui porte aujourd’hui l’ambitieux, et pour le moins déconcertant, projet de fabrication de véhicules Made in Gabon. Le parallélisme interpelle. En réalité, loin d’éteindre les critiques, cette annonce vient plutôt les raviver, tant l’écart entre l’ambition proclamée et la réalité opérationnelle du secteur apparaît vertigineux.
Car et il faut avoir le courage de le dire, le contraste ici est saisissant. Dans un pays où les délestages électriques se sont installés dans la banalité quotidienne, où l’accès à l’eau potable demeure incertain dans de nombreux quartiers urbains comme en zones rurales, où ménages, hôpitaux, écoles et entreprises vivent au rythme des coupures, l’annonce d’une usine automobile sonne comme une dissonance politique majeure. À quoi bon produire des voitures quand les foyers sont plongés dans l’obscurité et que l’eau, bien vital, coule par intermittence ? Quelle hiérarchie des priorités conduit un gouvernement à investir dans des projets industriels spectaculaires, tout en restant incapable de satisfaire les besoins élémentaires et primaires de ses populations ?
L’incohérence est d’autant plus flagrante que le secteur même des transports, sous la responsabilité directe du ministre Ulrich Manfoumbi Manfoumbi, souffre de défaillances structurelles profondes. Le réseau ferroviaire, pilier historique de la mobilité nationale, est dans un état de délabrement avancé, accumulant retards chroniques, pannes techniques et accidents à répétition. Le réseau routier, en dehors de quelques axes stratégiques, demeure largement impraticable. Quant à la logistique nationale, elle reste embryonnaire. Dans ce paysage sinistré, annoncer la naissance d’une industrie automobile nationale relève moins d’une planification rationnelle que d’une opération de communication politique, où l’effet d’annonce semble primer sur l’efficacité concrète.
En réalité, cette fuite en avant rappelle avec une troublante familiarité les errements du régime Bongo-PDG, adepte des projets grandiloquents souvent déconnectés des réalités nationales. Sous Ali Bongo Ondimba, l’annonce d’un “métro gabonais” avait suscité autant d’étonnement que d’ironie, dans un pays incapable d’assurer un transport urbain structuré, confronté à une crise énergétique durable et dépourvu d’infrastructures ferroviaires modernes. Hier, le métro sans rails. Aujourd’hui, la voiture sans électricité. La continuité dans l’absurde semble désormais assumée.
Loin d’incarner la rupture tant promise, la gouvernance actuelle donne le sentiment de renouer avec les travers d’un pouvoir plus soucieux d’affichage que de transformation structurelle. Le développement ne s’édifie pas sur des slogans industriels ni sur des annonces spectaculaires, mais sur la satisfaction préalable des besoins fondamentaux : l’eau, l’électricité, la santé, l’éducation, la mobilité. Sans ces piliers, toute industrialisation relève davantage de la mise en scène que de la stratégie.
Le capital symbolique dont jouit le Colonel Ulrich Manfoumbi Manfoumbi, figure respectée et naguère largement adulée par une frange importante de la population, ne saurait masquer les failles béantes de cette orientation. Car au-delà de l’homme, c’est bien la cohérence globale de l’action gouvernementale qui est ici mise en cause. Une gouvernance qui, à force de confondre ambition et précipitation, risque de reproduire les erreurs d’un passé pourtant vigoureusement dénoncé.
À trop vouloir courir avant de savoir marcher, le pouvoir s’expose à un naufrage symbolique. Et pendant que l’on célèbre à grand renfort de communication la future naissance de voitures estampillées Made in Gabon, des millions de Gabonais continuent, eux, de chercher de l’eau, d’attendre la lumière et d’espérer un service public digne de ce nom. Le progrès réel ne se mesure pas au nombre de prototypes présentés, mais à la qualité de vie concrète des populations. Tout le reste n’est que décor.







