
Libreville, le 16 Février 2026 – (Dépêches 241). Dans la société et la notion du retour de manivelle, il arrive que l’actualité tende un miroir à la République afin qu’elle se regarde pour faire face au miroir déformant de ses fausses certitudes. Il arrive surtout que des affaires, en l’occurrence celle dite Harold Leckat et maintenant Mar Alexander Ndoumba qui, mises en miroir, interrogent moins les faits que la cohérence de l’État de droit en Ve République. Deux situations, deux statuts, une même problématique. La passation des marchés publics et la rigueur de la loi, laquelle en principe, doit s’appliquer de façon impersonnelle et générale, peut importe le statut du mise en cause.
Il y a quelques mois, le journaliste Harold Leckat, fondateur du média en ligne Gabon Media Time, était interpellé puis placé sous mandat de dépôt. Le grief avancé , des irrégularités supposées dans un marché public dont son entreprise aurait bénéficié avec la Caisse de Dépôt et de Consignation (CDC). L’affaire avait frappé le journaliste et choqué l’opinion par sa sévérité et sa particulière incohérence juridique. Un acteur privé, dirigeant d’un média, se retrouvait derrière les barreaux pour des manquements liés à une procédure administrative dont il n’était pas, en principe, le garant d’un point de vue légal.
En droit, et cela est connu de notoriété publique, la responsabilité première de la régularité d’un marché public repose sur l’autorité contractante, c’est à dire, sur l’administration. Dit autrement, les obligations de contrôle de légalité, de respect des formalités et de la conformité budgétaire incombent exclusivement à la puissance publique.
En cette occurrence, l’opérateur privé peut répondre d’une fraude active, d’une collusion éventuellement ou d’une corruption prouvée. Mais il n’est pas, en aucun cas, par nature, le gardien des procédures internes de l’État.
Pourtant, la prison fut bien réelle et terrible pour Harold Leckat, écroué au bout d’une procédure violente, expéditive et constellée d’irrégularités juridiques flagrantes.
Aujourd’hui, quelques mois après l’affaire Leckat, une autre affaire surgit. Elle concerne Mark Alexandre Ndoumba, ministre de l’Économie numérique, soupçonné d’avoir attribué un marché de plus de trois milliards de francs CFA à Click Afrik, société dans laquelle il aurait des intérêts. Mais cette fois, le décor juridique change radicalement.
Nous ne sommes plus face à un opérateur extérieur à la décision publique. Nous sommes face à un membre du gouvernement, dépositaire d’une parcelle de l’autorité de l’État. Or le droit administratif est limpide sur un point. Il est établi que nul ne peut exercer une responsabilité publique tout en conservant un intérêt privé dans une opération relevant de son champ de compétence. C’est le cœur même de la notion de conflit d’intérêt. Le fondement même de l’exigence d’impartialité.
Là où l’affaire Leckat soulevait une extension foncièrement discutable de la responsabilité, l’affaire Ndoumba pose frontalement la question de la prise illégale d’intérêts, si d’aventure les faits étaient établis. La différence ici est flagrante ce d’autant plus que la transparence en Ve République ne se décrète pas, elle doit se prouver.
Et dans cet exercice de la preuve, la communication de la société Click Afrik n’a pas rassuré et levé le doute sur les suspicions qui pèsent sur elles. Face aux interrogations et à la montée de l’indignation dans l’opinion, la société Click Afrik a publié un communiqué, mais dans son entreprise de justification, cette dernière a oublié qu’en droit, l’affirmation ne vaut pas démonstration.
En matière de gestion des deniers publics, la preuve documentaire n’est pas un luxe, elle est une obligation morale et juridique. Lorsqu’un doute persiste faute d’éléments vérifiables, ce doute ne procède pas de la malveillance. Il procède de l’absence de preuves accessibles et en matière de gouvernance, l’opacité n’est jamais neutre.
Dans ces deux affaires mises en miroir, la véritable question n’est ni politique ni personnelle. Elle est institutionnelle. Si un journaliste, acteur privé, a pu être privé de liberté pour des faits liés à un marché public, comment un ministre, acteur public par excellence, pourrait-il se soustraire à l’examen scrupuleux de la loi lorsque surgit un soupçon de conflit d’intérêts ?
La crédibilité de l’État, surtout en Ve République, repose sur une exigence simple, du reconnu comme principe fondamental en droit: Il s’agit du principe de l’égalité devant la loi. Non pas une égalité proclamée dans les discours, mais une égalité vécue dans les procédures. L’impunité commence toujours par une exception. Elle s’installe lorsque la rigueur change d’intensité selon la position sociale ou politique de celui qu’elle vise. À l’inverse, la solidité d’une République se mesure à sa capacité à appliquer ses règles à ceux-là mêmes qui les édictent.
Dans l’affaire Harold Leckat et l’affaire Marc Alexander Ndoumba mise en miroir, il ne s’agit pas ici de condamner sans procès. Il s’agit d’affirmer un principe. Celui de la cohérence de la justice. Si elle fut inflexible pour un acteur privé, elle ne peut devenir hésitante face à un acteur public. Sinon, le message serait clair : la loi est sévère pour les périphéries, clémente pour le centre. Et dans cette configuration, ce ne serait pas un homme qui serait jugé. Ce serait l’idée même d’État de droit dans une république qui se veut exemplaire, digne et responsable.







