
Libreville, le 2 Février 2026 – (Dépêches 241). Dans la capitale gabonaise et dans les grandes villes du Gabon, la normalité a désormais le goût de l’eau qui manque, le rythme des délestages imprévisibles et la sonnerie d’une école qui ne retentit plus. Ces dernières semaines, une triple crise, eau, électricité, éducation, a mis à nu les nerfs à vif d’une nation et la fragilité béante d’un appareil d’État qui semble naviguer à vue. Les promesses de la nouvelle ère se heurtent à des tuyaux secs, à des centrales fantômes et à des salles de classe désertées par des enseignants exsangues. La question n’est plus de savoir si le gouvernement est à bout de souffle, mais s’il a jamais su quel air respirer pour faire fonctionner le pays.
Libreville a renoué ces dernières semaines avec un vieil « ami » : les coupures intempestives d’électricité. La cause est à la fois technique et symbolique. Selon des informations concordantes, le problème trouve sa source dans des « dysfonctionnements dans l’opération d’augmentation de la capacité d’énergie des bateaux Kapowership ». Ces centrales électriques flottantes, présentées comme la solution miracle, peinent à passer de 70 à 150 mégawatts, plongeant la capitale dans une obscurité qui rappelle les pires heures. Le résultat est une pagaille généralisée. Entreprises à l’arrêt, denrées périssables en péril, et une vie quotidienne suspendue aux caprices d’un générateur. Cette crise énergétique n’est pas une simple panne. Elle symbolise en tout et pour tout, c’est l’échec d’un modèle de prestation de service essentiel, externalisé et défaillant.
Dans le même temps, un autre liquide vital se fait rare : l’eau potable. La question hante les quartiers de la capitale et relance le débat sur le Programme Intégré d’Alimentation en Eau Potable et d’Assainissement de Libreville (PIAEPAL). Ce projet ambitieux, lancé en 2021 avec la Banque Africaine de Développement, devait porter l’accès à l’eau de 55% à 90% dans le Grand Libreville, grâce à 327 km de canalisations et cinq châteaux d’eau. Il est aujourd’hui un fantôme dans les tiroirs de l’administration, laissé inachevé par le régime ancien et, semble-t-il, non relancé avec la vigueur promise par le nouveau régime. La population continue donc de subir des pénuries que des milliards de FCFA avaient théoriquement budgétisés pour disparaître.
Pendant ce temps, le ministère censé construire l’avenir est au point mort. La grève dans l’éducation nationale est entrée dans une phase critique, transformant une revendication sectorielle en crise institutionnelle. Le gouvernement a pourtant sorti son chéquier, annonçant des mesures chiffrées : mise en présalaire pour des centaines de sortants d’écoles normales et d’ex-bénévoles, régularisation de 4 000 situations administratives. Une lecture budgétaire montre que l’effort, bien que réel (estimé autour de 26 milliards FCFA), est « maîtrisable » et « absorbable » dans le budget Éducation 2026 de 272,15 milliards.
Le problème, désormais, n’est donc plus seulement l’argent. C’est le processus. Ces annonces, perçues comme des décisions unilatérales prises sans mandat de la base, ont fracturé le mouvement. Elles ont provoqué le désaveu d’une partie de la plateforme SOS Éducation et l’émergence d’un Collectif des Enseignants Précarisés du Gabon (CEPG), plus radical. La base exige désormais un règlement « exhaustif » de toutes les situations administratives avant toute reprise.
Le conflit a désormais muté. D’une négociation sur des arriérés, il est passé à une exigence de démocratie sociale, un calendrier opposable, co-construit, et un suivi mensuel effectif. En tentant d’éteindre le feu par des promesses financières ciblées et par l’emprisonnement des syndicalistes, l’État a soufflé sur les braises d’une défiance bien plus large. La présence des forces de sécurité lors d’une assemblée générale n’a fait que cristalliser cette méfiance. Le risque, désormais, est un effet d’entraînement dans d’autres secteurs comme la santé ou le pétrole.
Un Gouvernement à la démesure des Problèmes ? L’Incohérence en marche
Face à ce tsunami de crises de base, la réponse institutionnelle semble étonnamment distante, voire déconnectée. Alors que les citoyens cherchent l’eau et la lumière, l’actualité officielle nous apprend que le nouveau ministre du Logement, Mays Mouissi, effectue une tournée d’état des lieux des cités en projet, promettant de trouver « une solution au moment opportun » pour les habitations inachevées. Parallèlement, le ministère de l’Intérieur publie une circulaire rappelant avec fermeté les élus locaux à la loi sur la décentralisation, recentrant avec vigueur l’autorité administrative. Ces actions ne sont pas nécessairement inutiles, mais leur résonance est faible dans l’urgence du quotidien des Librevillois.
Cette impression est renforcée par la structure même de l’exécutif. Alors que les discours officiels exaltent la rigueur et la rationalisation, le Gabon se dote début 2026 d’un gouvernement de 26 membres (ministres et ministres délégués), sans compter le Vice-président. Une taille que des observateurs jugent « pléthorique » pour un pays de moins de 2,5 millions d’habitants, surtout en période de prétendue sobriété. On ne peut prêcher la discipline budgétaire aux citoyens tout en maintenant une structure aussi coûteuse en sommets. Chaque nouveau ministère signifie un cabinet, un cortège, un train de vie. La question se pose : cette inflation administrative est-elle le moteur de la résolution des crises ou son frein ? La lourdeur de la machine contredit la célérité requise pour réparer un réseau d’eau ou apaiser une colère sociale.
Alors, le gouvernement gabonais est-il à bout de souffle ou en manque d’inspiration ? La réponse est peut-être les deux. Il semble essentiellement en mode gestion de crise réactive : une panne électrique due aux Kapowerships ? On cherche le dysfonctionnement technique. Une grève qui paralyse ? On sort une enveloppe budgétaire ciblée et on réprime. Une coupure d’eau ? On évoque un vieux projet inachevé.
Ce qui manque cruellement, c’est l’inspiration visionnaire et la cohérence proactive. Où est le plan directeur, clair et partagé, pour sortir une fois pour toutes de la dépendance aux Kapowerships ? Où est la relance ferme et financée du PIAEPAL pour régler le problème de l’eau dans la capitale ? Où est la refonte globale, transparente et négociée, du statut des enseignants, au lieu de rustines budgétaires qui divisent le front social ?
Le gouvernement n’est pas nécessairement à bout de souffle. Il semble parfois souffler dans la mauvaise direction. Il dépense son énergie politique à maintenir une structure jacobine et pléthorique, tout en tentant de colmater des brèches sociales et infrastructurelles qui demanderaient une agilité et une écoute inversement proportionnelles. La vraie panne n’est pas technique ou financière. Elle est politique et intellectuelle. Tant que l’exécutif confondra la multiplication des portefeuilles ministériels avec l’efficacité, et les annonces budgétaires unilatérales avec le dialogue social, il continuera de naviguer de coupure en coupure, et de grève en grève. Et le peuple, lui, naviguera dans le noir, la soif et l’incertitude.







