Condamnation de la suspension des RS puis défense de la dérive: Anges Kevin Nzigou, l’avocat du Diable et du bon Dieu en même temps ? 

Quand l’indignation devient plaidoirie, la curieuse métamorphose d’Anges Kevin Nzigou sur la suspension des réseaux sociaux

Libreville, le 13 Mars 2026 – (Dépêches 241). Il est des trajectoires politiques et judiciaires qui, à force de volte-face et de contorsions, finissent par ressembler à des caricatures et à des ingénieuses compromissions. Celle de Anges Kevin Nzigou, avocat, figure politique et Président du Front Démocratique Socialiste (FDS), en est aujourd’hui une illustration saisissante. Défenseur autoproclamé des libertés publiques avec son Parti, il s’est désormais retrouvé à défendre l’institution même qu’il avait publiquement fustigé. Portrait d’un homme aux convictions élastiques, dans un pays où la cohérence semble être devenue un luxe optionnel. 

« Ils portent la toge noire pour incarner la justice, mais certains oublient que le noir est aussi la couleur des ombres », a commenté un internaute gabonais indigné par l’attitude d’Anges Kevin Nzigou. La scène se passe à Libreville, au perron du tribunal. Debout pour la défense, un homme en robe d’avocat. Son nom : Anges Kevin Nzigou. L’institution qu’il défend, la Haute Autorité de la Communication (HAC). La HAC, cette même autorité qui avait annoncé la suspension des réseaux sociaux au Gabon, mesure aussitôt qualifiée, par le Parti de ce même Nzigou, d’« atteinte grave et disproportionnée à la liberté d’expression ». Quelques jours ont suffi pour que le défenseur des libertés individuelles se mue en avocat-défenseur de ceux qui l’avaient foulé aux pieds.

« Sacré pays ! Anges Kevin Nzigou, qui avait qualifié la suspension des réseaux sociaux de grave recul des libertés publiques, est aujourd’hui le défenseur de la HAC au tribunal de Libreville », s’étonne, désabusé, un compatriote. Ce cri, en réalité, n’est pas celui d’un simple quidam en colère. C’est la traduction exacte de ce que des milliers de Gabonais ressentent face à ce qui s’apparente, sans détour, à un retournement de veste, non pas discret, mais spectaculaire et assumé avec un certain cynisme.

Une  conviction à géométrie variable ? 

On aurait pu croire à un accident, à une circonstance particulière, à un dossier trop complexe pour ne pas être refusé. Mais la vérité est plus prosaïque et plus dérangeante. Il s’agit d’un choix. Un choix délibéré de défendre une institution dont la décision avait été, de son propre aveu, « grave et disproportionnée ». Ce qui en principe est totalement inacceptable et même profondément mesquin. On ne peut pas se dire indigné par une décision liberticide et, quelques jours plus tard, accepter de défendre en justice ceux-là mêmes qui l’ont prise. C’est un mépris flagrant pour les citoyens, pour les principes, pour la morale et même pour la parole donnée.

Comme le rappelait Umberto Eco cité par un internaute, avec cette lucidité qui lui était propre : « lorsqu’entre en scène la possession des biens terrestres, il devient difficile aux hommes de loi de lire le droit ». La justice ne sera jamais rendue au nom du peuple au Gabon, tant que magistrats et avocats demeurent à la solde des intérêts privés et tant que l’argent prime sur les principes. La robe d’avocat n’est pas une armure contre la compromission, elle en est parfois l’alibi.

Défendre ce que l’on a condamné : l’art du grand écart version Anges Kevin Nzigou 

Autant dire que ce n’est pas la première fois que le nom de Nzigou est associé à une contradiction de fond. On se souvient de sa représentation de Lucie Biloghe, dans l’affaire Hervé Patrick Opiangah. « En ma qualité d’avocat de Madame Lucie Biloghe, je viens respectueusement solliciter de votre part une mainlevée partielle de saisies des comptes personnels et de sociétés de Monsieur Opiangah, opérées dans le cadre de l’information judiciaire à l’encontre de ce dernier, dont l’existence fait l’objet d’une enquête en cours », écrivait-il sans pudeur au nom de sa cliente. 

Une cause qu’il avait accepté de défendre alors même qu’il n’ignorait pas l’absence de légitimité juridique de sa cliente à prétendre entrer en possession des biens des biens du capitaine d’industrie au profit de qui la justice vient d’ailleurs de prononcer un non-lieu dans l’affaire le concernant. En réalité, défendre une cause injuste n’est pas en soi une faute, la défense appartient à tous, mais le faire sciemment, en connaissance de cause, interroge sur la boussole morale qui guide les choix de ce cet homme public. 

Il y a quelques mois, Anges Kevin Nzigou s’était pourtant montré sévère envers Angélique Ngoma, secrétaire générale du PDG de l’ancien parti au pouvoir. Son tort ? Avoir mis sa vie en danger en allant célébrer la soi-disant « Fête de la Libération », alors que cette libération avait justement pour symbole l’affranchissement du Gabon du régime dont elle était l’une des figures de proue. La critique de Nzigou était alors fondée. L’incohérence d’Angélique Ngoma était effectivement réelle. Mais que dire, alors, de celui qui dénonce l’incohérence des autres avec une conviction tonitruante, pour mieux préparer la sienne dans l’ombre ?

Car, il faut le dire, le personnage a une histoire. Et cette histoire parle. Il fut un temps où Anges Kevin Nzigou fulminait, sans retenue, contre le PDG et ses hommes. Lors d’une causerie liée à la campagne référendaire, ses mots étaient sans appel : « Ceux qui ont tué ce pays sont des PDGistes et que le CTRI ou la Transition ou l’après-transition ne sera pas l’occasion de blanchiment des PDGistes. Je les déteste parce qu’ils ont détruit ce pays. » Des mots forts. Des mots qui sonnaient comme un engagement. Des mots gravés dans la mémoire collective de ceux qui les ont entendus.

Du rejet du PDG à l’embarras de la collaboration 

Puis vint l’éclaircie du pouvoir, ou du moins son voisinage avec des responsabilités au Rassemblement des Bâtisseurs (RDB) . Et avec elle, un autre discours, plus accommodant, plus stratégique. « Je ne me pose pas la question de savoir si mon épiderme est compatible avec le PDG, je me pose la question de savoir ce que je peux apporter pour mon pays, pour unir le Gabon, qui a été longtemps déchiré. » Quelle élégance rhétorique. Quelle habileté de façade. En quelques mois, les PDGistes, ces fossoyeurs du Gabon qu’il haïssait si profondément, étaient devenus des partenaires acceptables au nom de l’unité nationale. La haine s’était muée en pragmatisme. La conviction en négoce. 

Entre ces deux déclarations, il y a plus qu’une nuance : il y a un renversement, mieux un reniement. Ainsi se dessine peu à peu le portrait d’un acteur politique oscillant en permanence entre dénonciation et accommodation, entre réquisitoire et plaidoirie. 

Un homme capable, dans le même mouvement, d’être l’avocat du Diable et celui du Bon Dieu. Il est clair que la  défense d’un avocat  peut certes obéir à des logiques professionnelles mais lorsque l’avocat est aussi un acteur politique, ses choix dépassent le strict cadre du barreau. Ils engagent une parole publique, une cohérence, une vision. Et c’est précisément cette cohérence qui semble aujourd’hui vaciller.

Au fond, cette posture d’Anges Kevin Nzigou renvoie à un mal plus profond. Celui d’une caste de personnalités publiques dont les convictions semblent parfois céder devant les intérêts, où l’indignation d’hier devient la plaidoirie du lendemain. Car ici, il ne s’agit pas d’un acte manqué ou d’un excès de zèle professionnel. Il est question d’une exposition délibérée, d’un aveu public d’absence d’intégrité. Et parce que ce spectacle désolant est offert à leur vue, les Gabonais regardent. Ils voient. Ils jugent. Car dans ce pays où les mots sont souvent plus sûrs que les actes, le spectacle d’un homme qui se contredit si brillamment finit par avoir valeur d’enseignement.

Mais qu’il ne s’y trompe pas. L’Histoire, patiente et silencieuse, se souvient toujours de ceux qui ont choisi l’ombre plutôt que la vérité. 

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