Gabon-Eramet : une entrée au capital séduisante, un timing hasardeux

Lewis Bachama ( à gauche ) et Ladji Nze Diakité ( à droite ) livrent une vision certes divergentes mais tout aussi pertinente de l’entrée du Gabon au capital d’Eramet © Dépêches 241

Libreville, le 19 Mai 2026 – (Dépêches 241). L’intention affichée par Libreville de souscrire à l’augmentation de capital d’Eramet divise les analystes économiques. Pour Lewis Bachama, associé gérant du cabinet LPB Conseils & Stratégies, cette initiative marque enfin l’affirmation d’une souveraineté minière longtemps différée et ouvre au Gabon les portes de la gouvernance stratégique du manganèse. Idriss Nze Diakhite, auditeur et journaliste économique, y voit au contraire une opération politiquement séduisante mais risquée, menée dans un contexte de crise financière, d’instabilité managériale et d’impasse énergétique encore non résolue.

Il y a des annonces qui sonnent juste sur le papier mais qui résistent mal à l’épreuve du contexte. L’intention exprimée par Libreville, en marge du sommet Africa Forward de Nairobi le 11 mai 2026, de souscrire à l’augmentation de capital d’Eramet est de celles-là. Sur le fond, la démarche est légitime : après plus de trente ans d’exploitation du gisement de Moanda sans siège à la table de la gouvernance du groupe opérateur, l’État gabonais cherche à passer du statut de rentier fiscal à celui d’actionnaire stratégique. Mais entrer au capital d’une entreprise n’est jamais un acte neutre. Le moment choisi, la situation financière du groupe, les incertitudes opérationnelles accumulées et le précédent frais du rachat d’Assala Energy soulèvent des questions que l’enthousiasme souverainiste ne saurait effacer.

Deux lectures d’une même annonce, deux économistes nous livrent leur lecture et avis sur l’intention annoncée par le premier citoyen gabonais d’entrer au capital du groupe détenu par la Famille Duval. Les uns, le voient comme un acte de souveraineté économique historique et lucratif, en plus d’être stratégique et les autres, adoptent plutôt une posture politique mal calibrée sur un groupe en pleine crise et fragilisé.

Une entrée au Capital séduisante par : Fieldere Lewis BACHAMA

Une lacune historique enfin nommée

L’entrée du Gabon au capital d’Eramet est stratégiquement cohérente, elle vient à mon sens, combler une lacune historique flagrante : être assis à la table des actionnaires de la maison-mère.

On ne saurait parler des avantages stratégiques de cette manœuvre sans faire une genèse des actions manquées.

Depuis près de six décennies déjà, le Gabon extrait et exporte la ressource qui fait vivre l’un des groupes miniers les plus puissants d’Europe. Être celui qui alimente sans manger est une aberration, voici pourquoi la décision de souscrire au capital ne peut pas être définie ou interprétée comme une précipitation politique.

Il y a une forte asymétrie fondamentale dans la relation entre le Gabon et Eramet, construite sur une architecture financière mal répartie. Le Gabon ne détient que près de 29% du capital de la Comilog, qui est contrôlée par le groupe Eramet à plus de 67%. Le Gabon n’intervient donc que dans Comilog, or, cette structure en cascade ne bénéficie qu’au groupe Eramet. Longtemps présent dans l’extraction et absent dans la valorisation.

Comilog extrait, la France encaisse : la mécanique de la dépossession

Lorsque l’on parle de la filière manganèse, il faut identifier deux niveaux de création de valeur. Le premier est celui de la Comilog, il correspond uniquement à l’extraction minière à Moanda, puis transporté jusqu’au port d’Owendo. C’est justement sur les quais d’Owendo que s’arrête l’horizon économique du Gabon, puisqu’à partir de ce moment c’est Eramet qui prend le relais, charge le minerai en vrac à destination des marchés asiatiques et européens. C’est là que commence le second niveau : Eramet transforme le brut en alliages à haute valeur ajoutée, notamment en ferromanganèse, silicomanganèse, superalliages, le tout commercialisé à travers son réseau mondial intégré avec des marges largement supérieures à celles de l’extraction et qui échappe à la Comilog, et donc à l’État Gabonais, propriétaire naturel du minerai brut.

Ce positionnement est brutal et malvenu. Le Gabon extrait, la France (famille Duval) encaisse. Tous les profits consolidés du groupe remontent donc vers Paris, vers ses actionnaires institutionnels et vers des fonds européens sans aucun lien avec la terre de l’Ogooué.

Le Gabon est le deuxième producteur mondial de ce minerai, avec plus de 20% des parts de marché, et cette production est assurée à plus de 70% par Comilog. En 2025, près de 7 millions de tonnes de minerai ont été extraites à Moanda, majoritairement exportées à l’état brut vers la Chine, l’Europe et l’Inde. Or, la demande mondiale évolue : si l’industrie sidérurgique absorbe encore 95% de la consommation de manganèse, le segment des batteries, porté par l’essor des véhicules électriques, connaît la croissance la plus rapide. En d’autres termes, le manganèse gabonais se trouve aujourd’hui à l’intersection de deux cycles : un cycle sidérurgique mature et un cycle batterie encore à son aube. Cette position est à la fois une promesse et une urgence.

Ce que la mine de Moanda représente pour Eramet est structurant au point d’être existentiel. En 2025, dans un contexte de marché dégradé, l’activité manganèse a généré un EBITDA de 357 M€, soit l’essentiel des 372 M€ d’EBITDA total du groupe pour toutes les activités confondues (nickel, lithium et sables minéralisés). Sans le Gabon, Eramet n’aurait pas de résultat opérationnel positif. Le gisement de Moanda, c’est la colonne vertébrale financière d’un groupe coté au CAC 40.

Nairobi, mai 2026 : une pierre jetée à l’eau, un message politique maîtrisé

Cette lacune méritait d’être enfin corrigée. Lorsque de manière subtile et presque discrètement, en marge du Sommet Africa Forward à Nairobi ce 11 mai 2026, le Gabon lance cette pierre à l’eau, elle devient inéluctablement un message politique maîtrisé. Elle imprime clairement une séquence de rupture dans la relation État africain producteur de minerai et son partenaire industriel occidental une rupture engagée bien avant ce sommet, et dont la compréhension exige de remonter à Moanda.

Il aurait fallu faire ça avant ? Oui, sans doute. Mais le régime précédent n’en avait ni la volonté ni la vision. La transition, avec son vent de nationalisation, l’a eue.

Ce que le Gabon ne captait pas : le calcul des dividendes manqués

Arrêtons-nous justement à cette cotation boursière pour comprendre aussi la stratégie d’entrée au capital du Groupe dans un contexte de consolidation des revenus issus de son minerai. Faisons un exercice simple entre 2020 et 2025, en retenant une entrée au capital de 5%, pour savoir à peu près ce que le Gabon aurait pu gagner en termes de dividendes dans le Groupe Eramet, en plus de sa participation dans la Comilog. Dans cette période, le nombre d’actions en circulation du groupe Eramet est estimé à près de 29 millions.

Les données publiques d’Eramet, les comptes consolidés des exercices entre 2020 et 2025, répondent sans ambiguïté. En 2021 par exemple, le groupe aurait versé environ 2,50 euros par action, soit une masse totale d’environ 73 millions d’euros distribués à ses actionnaires ; avec une participation à 5%, le Gabon aurait encaissé environ 3,6 millions d’euros. Si on va plus loin, l’année exceptionnelle qu’a été 2022 nous aurait fait encaisser près de 12 millions d’euros de dividendes. Le cumul sur cette période révèle un manque à gagner d’environ 17 à 20 millions d’euros, soit environ 11 à 13 milliards de FCFA.

Les dividendes de Comilog versés au Gabon et les dividendes d’Eramet S.A. ne sont pas la même chose. Ils ne sont ni substituables, ni redondants. Ils représentent deux assiettes distinctes. La première cité provient de la filiale gabonaise seule après déduction de toutes les charges locales, redevances minières et des prix de transfert intragroupe dont le Gabon ne maîtrise pas entièrement les paramètres. Les seconds proviennent du résultat consolidé du groupe tout entier, Manganèse, Nickel, Lithium, alliages. Pour l’année 2024, Eramet a versé un peu plus de 55 millions d’euros de dividendes aux actionnaires de la Comilog, toutes nationalités confondues, dont environ 15 millions d’euros, soit près de 10 milliards FCFA au Gabon, et simultanément 43 millions d’euros au niveau groupe, soit un manque à gagner de 2 millions d’euros, près de 1,5 milliards de FCFA, si le Gabon avait détenu ces fameux 5%.

Ce que la participation change concrètement

La présence au capital d’Eramet va transformer radicalement la position du Gabon dans toutes les négociations à venir, même si cette capitalisation projetée à 5% ne lui donne pas un droit de veto, ou un poids actionnarial fort, dans la transformation locale, le renouvellement de la concession de Moanda, les discussions sur la politique de réinvestissement de Comilog, les tarifs ferroviaires de SETRAG, etc. Aujourd’hui, ces discussions sont asymétriques : le Gabon est dans la position du bailleur de concession, dépendant des renouvellements. Demain, il sera un actionnaire de droit, avec des droits d’information formels sur les comptes consolidés et une légitimité juridique à interpeller la direction. C’est une transformation qualitative du rapport de force.

De surcroît, la PDG Christel Bories elle-même a reconnu à Nairobi : « Il y aura de la transformation de minerai de manganèse au Gabon. » N’est-ce pas là déjà la première victoire du Gabon ? Cette déclaration n’aurait pas été faite sans la pression conjointe de l’interdiction des exports bruts et de la perspective de l’entrée gabonaise au capital. Le levier politique est réel et il produit déjà des résultats concrets.

Les bénéfices attendus de cette prise de participation sont réels et multi-dimensionnels. En premier lieu, la représentation au conseil d’administration d’Eramet conférerait au Gabon un droit de regard et de parole sur les décisions stratégiques du groupe qui vont bien au-delà du seul périmètre de Comilog : politique d’investissement, arbitrages entre actifs, décisions de cession. Aujourd’hui, le Gabon détient environ 29% de Comilog mais n’est pas représenté à la tête d’Eramet. Cette asymétrie serait partiellement corrigée. En deuxième lieu, cette entrée au capital consolide la sécurisation de la concession de Moanda dans les négociations à venir. Un État actionnaire a structurellement plus d’influence qu’un État bailleur de concession soumis aux renouvellements. La relation cesse d’être purement contractuelle pour devenir patrimoniale. En troisième lieu, l’alignement d’intérêts sur la transformation locale deviendrait mécaniquement plus solide. Un Gabon actionnaire d’Eramet a un intérêt direct à ce que les investissements du groupe au Gabon soient rentables, ce qui suppose une filière de transformation compétitive. Cela crée une incitation partagée que la seule réglementation ne peut pas produire.

Droit d’information renforcé sur les comptes consolidés du Groupe · Voix consultative (puis délibérative selon le niveau de participation) au Conseil d’administration · Droit à dividende sur les bénéfices futurs notamment ceux générés par Comilog · Position de négociateur en amont sur les arbitrages d’investissement · Signal de stabilité adressé aux marchés et aux partenaires bancaires d’Eramet

L’alerte énergétique : le seul vrai obstacle à nommer sans détour

Toutefois, un avis honnête ne saurait faire l’économie de l’obstacle principal de la décision d’interdiction de l’exportation de manganèse brut : celui de la disponibilité d’une énergie industrielle stable, abordable et localisée à Moanda.

La transformation locale du manganèse n’est pas une décision de politique industrielle ordinaire. C’est une révolution énergétique que le Gabon doit d’abord réussir avant de transformer une tonne de minerai supplémentaire. Produire des alliages de manganèse, ferromanganèse, silicomanganèse est une activité extraordinairement électro-intensive. Les fours électriques utilisés dans cette métallurgie consomment des quantités d’électricité considérables, de manière continue, sans interruption possible sans risque de solidification du bain métallique. Ce n’est pas une industrie qui tolère les délestages. Or, selon le Plan National de Développement pour la Transition (PNDT), le Gabon dispose en 2023 d’une capacité installée de 704 MW, face à une demande de 1 039 MW, créant un déficit de 336 MW causant des délestages constants, notamment à Libreville et dans d’autres villes. Et ce déficit est celui d’un pays de 2,5 millions d’habitants, avant toute industrialisation lourde.

La transformation locale du manganèse nécessitera à elle seule une capacité électrique additionnelle de 200 à 300 MW, soit plus de 50% de la production nationale actuelle. Cette exigence viendra donc s’ajouter au déficit déjà existant de 336 MW et à une infrastructure de distribution vieillissante présentant des pertes techniques estimées à 30% sur certaines lignes.

Rappelons-nous qu’à Moanda, la production de manganèse a dû être suspendue durant trois semaines en 2024 en raison de délestages récurrents. Les zones industrielles du Haut-Ogooué ont particulièrement souffert des coupures, qui traduisent la fragilité du réseau électrique face à la croissance de la demande et au vieillissement des infrastructures. Ces coupures coûtent cher : une grève début mars 2025 à Comilog a été chiffrée à près de 8 milliards FCFA de pertes liées à l’arrêt de production.

De surcroît, le principal goulot d’étranglement reste la distribution. Le Gabon dispose de trois réseaux électriques principaux Libreville, Port-Gentil, Franceville non interconnectés. Cette fragmentation empêche toute compensation entre zones en cas de surplus ou de déficit. Pour qu’une industrie métallurgique de manganèse se développe durablement à Moanda, il faudrait non seulement produire plus d’électricité, mais construire une architecture de réseau capable de la transporter et de la stabiliser. C’est une décennie de travail d’infrastructure.

Le gouvernement a pris la mesure du défi. Dans le Sud-Est, il est prévu une montée en puissance progressive avec 140 MW dans une première phase pour Comilog, avant d’atteindre 240 MW, accompagnée de la construction de lignes électriques Moanda-Bafoula et Mvengue–Baniaka. Des projets hydroélectriques, barrage de Boué, renforcement de Bongolo, projet Ngoulmendjim à 82 MW prévu pour 2028 sont inscrits au plan. La future zone économique spéciale de Mayumba et son port en eau profonde sont pensés comme de nouveaux hubs logistiques, industriels et miniers, financés en partie dans le cadre du partenariat économique sino-gabonais de 2024 à hauteur de 2,5 milliards de dollars.

Ces annonces sont réelles. Mais elles se heurtent à une réalité implacable : aucun investissement significatif dans ces infrastructures durables n’a encore été réalisé pour combler le déficit. Parmi les projets, la priorité devrait concerner les projets hydroélectriques, compte tenu de leur contribution majeure au renforcement du réseau énergétique et de la nécessité d’éviter les contrats coûteux et temporaires.

 La souveraineté ne s’achète pas en bourse, elle se construit à Moanda

La prise de participation de l’État gabonais dans Eramet est une manœuvre stratégique bien construite, qui s’appuie sur la vulnérabilité financière temporaire du groupe pour obtenir ce que des années de bonne fortune n’auraient peut-être jamais accordé : une place à la table des actionnaires de la maison-mère.

Les avantages sont réels (représentation, alignement d’intérêts, levier sur la transformation locale, signal de souveraineté économique). Mais la transformation locale du manganèse ne se décrètera pas depuis Libreville ni depuis Paris : elle se construira à Moanda, mégawatt par mégawatt, ligne à haute tension après ligne à haute tension, barrage après barrage.

Le risque majeur de cette séquence n’est pas politique. Il est physique : un réseau électrique incapable d’alimenter des fours métallurgiques en continu. Si l’agenda énergétique ne rattrape pas l’agenda industriel d’ici 2028, l’État gabonais se retrouvera actionnaire d’un groupe dont la filiale principale aura subi une disruption opérationnelle majeure et dont il sera partiellement responsable.

La vraie souveraineté minière du Gabon ne s’achètera pas en Bourse. Elle se construira dans les collines du Haut-Ogooué, là où l’eau des rivières doit devenir l’électricité des fours.

Un timing hasardeux. Par : Idriss NZE DIAKITE

Un groupe sous perfusion, pas un champion en pleine forme

Pour comprendre pourquoi ce timing pose problème, il faut d’abord regarder les chiffres d’Eramet tels qu’ils sont, et non tels qu’on aimerait les voir. Après un pic historique en 2022 avec notamment un EBITDA ajusté à 1,9 milliard d’euros, résultat net de 740 millions, le groupe a amorcé une descente aux enfers sur trois exercices consécutifs. En 2023, l’EBITDA a chuté de 59 % à 772 millions d’euros, plombé par un effet prix négatif de 1,373 milliard d’euros, dont 933 millions imputables à la seule activité manganèse. Le résultat net a fondu de 85 %, retombant à 109 millions d’euros. En 2024, la dégradation s’est poursuivie : l’EBITDA ajusté hors SLN n’atteignait plus que 144 millions d’euros, pour une marge ramenée à 4,9 %, contre 30,8 % deux ans plus tôt. L’exercice 2025 a achevé ce cycle noir avec une perte nette de 370 millions d’euros hors SLN, un free cash-flow négatif de 481 millions, et une dette nette culminant à 1,935 milliard d’euros — soit un levier financier de 5,5x l’EBITDA, trois fois le niveau de fin 2024.

Face à cette situation, le conseil d’administration a annoncé le 18 février 2026 un plan d’urgence : augmentation de capital de 500 millions d’euros, gel des dividendes pendant deux ans, réduction des investissements de 30 à 40 %, et cession d’actifs non stratégiques. Le titre s’est effondré de 23,6 % en une séance le 19 février, sa plus forte chute en huit ans. L’ampleur de l’opération environ 30 % de la capitalisation boursière au moment de l’annonce implique une dilution massive pour les actionnaires existants. C’est précisément dans ce contexte que le Gabon signale son intention de souscrire.

La fragilité financière d’Eramet s’est doublée, à l’hiver 2025-2026, d’une crise de gouvernance inédite. En l’espace de quelques semaines, le directeur général Paulo Castellari, nommé en février 2025, entré en fonction après l’assemblée générale de mai, a été révoqué par le conseil d’administration pour « divergences sur les modes de fonctionnement ». Quelques jours plus tard, le directeur financier Abel Martins-Alexandre était suspendu dans l’attente d’une enquête interne sur les pratiques de management au sein de sa direction. Christel Bories a repris les rênes en tant que PDG par intérim, en sus de ses fonctions de présidente du conseil.

Pour les analystes d’Oddo BHF, cette séquence « ajoute une couche d’incertitude dont le marché se serait bien passé » et « rend le redressement encore plus complexe ». AlphaValue souligne de son côté que le soutien de l’État français reste le seul amortisseur crédible mais que ce soutien viendra nécessairement « au détriment des actionnaires minoritaires ». C’est dans ce vide exécutif, alors qu’un nouveau directeur général n’a pas encore été désigné de manière permanente, que Libreville annonce vouloir s’installer à la table.

Un actionnaire qui entre dans une entreprise sans management stable, sans visibilité stratégique de court terme, et dont les modalités d’augmentation de capital ne sont pas encore entièrement arrêtées, prend un risque de positionnement qu’aucun discours sur la souveraineté ne transforme en certitude.

Le Transgabonais et l’énergie : les angles morts de l’accord de Nairobi

L’accord signé à Nairobi porte trois engagements : transformation locale du manganèse d’ici 2029, modernisation du Transgabonais via Setrag, et entrée au capital. Sur chacun, les obstacles concrets sont sous-estimés dans la communication officielle. Sur la transformation, les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2024, le Complexe Métallurgique de Moanda, inauguré en 2015 au prix de 160 milliards de francs CFA, seule unité de transformation du manganèse en Afrique subsaharienne, n’a produit que 18 000 tonnes de silico-manganèse. 

L’objectif affiché pour 2029 est de transformer deux millions de tonnes d’alliages par an. Cela suppose de multiplier les capacités locales par un facteur de 5 à 6 en moins de trois ans. Or, transformer deux millions de tonnes de manganèse nécessite une puissance électrique d’environ 1 000 mégawatts. Pour mémoire, le barrage de Kinguélé Aval, prévu pour fin 2026, n’apportera que 35 mégawatts supplémentaires, déjà fléchés vers la consommation domestique du Grand Libreville. Le projet de barrage de Booué, d’une capacité de 400 mégawatts, en est encore aux premières phases d’études. Un ouvrage de cette envergure nécessite sept à dix ans entre l’étude de faisabilité et la mise en service commerciale. L’impasse énergétique est donc structurelle, pas conjoncturelle. Christel Bories l’a dit sans ambages dès juin 2025 : transformer la totalité du manganèse de Moanda reviendrait à « mettre deux fois la capacité de transformation de l’Europe au Gabon », dans un contexte où l’énergie coûte cher et les infrastructures restent insuffisantes.

Sur le Transgabonais, la situation n’est guère plus rassurante. L’infrastructure ferroviaire exploitée par Setrag, colonne vertébrale du transport du minerai entre Moanda et le port d’Owendo, fait l’objet depuis des années d’un plan de modernisation que les financements tardent à concrétiser dans leur intégralité. Setrag et Proparco ont bien signé un accord de 147,5 milliards de francs CFA pour la réhabilitation d’une partie du réseau, mais les défis logistiques et de capacité demeurent réels, et l’arrêt temporaire de la production à Moanda en octobre 2024 motivé par la chute des prix avait déjà révélé les tensions entre la chaîne de transport et les aléas du marché mondial.

L’ombre d’Assala : quand un précédent questionne la méthode

On ne peut pas dissocier ce nouveau pari souverainiste de son prédécesseur immédiat : le rachat d’Assala Energy par la Gabon Oil Company en juin 2024, pour plus de 1,3 milliard de dollars, financé en grande partie par le trader suisse Gunvor en échange d’un contrat de commercialisation du brut gabonais. L’opération avait été présentée comme une victoire historique : pour la première fois, l’État gabonais contrôlait son deuxième producteur pétrolier, représentant 20 à 25 % de la production nationale. Moins d’un an plus tard, le tableau est beaucoup moins flatteur. La production de 2025 accuse une baisse de 4,9 %. Trois des quatre puits d’exploration forés se sont révélés secs à savoir : Rabunga-A, Rossignol-A et Totou-NE, et le quatrième, Totou-E, a été abandonné. Des observateurs évoquent désormais ouvertement la possibilité que le Gabon ait hérité d’actifs en déclin plutôt que d’un actif en croissance. Le verdict définitif n’est pas encore rendu, mais le doute est là, et il est alimenté par des données concrètes.

Le parallèle avec l’entrée au capital d’Eramet n’est pas gratuit. Dans les deux cas, la logique souverainiste est défendue avec force. Dans les deux cas, les ressources mobilisées sont significatives. Dans les deux cas, les conditions de marché et les fondamentaux opérationnels de la cible auraient mérité une analyse plus patiente. La GOC n’a pas encore livré son verdict sur Assala. Ajouter une nouvelle position risquée dans le bilan public, avant même d’avoir stabilisé la précédente, c’est multiplier l’exposition sans en mesurer pleinement les effets cumulés.

Ce que l’entrée au capital ne garantit pas

Il faut aussi nommer clairement ce que cet accord ne dit pas. Ni le montant exact de la participation que le Gabon cherche à acquérir, ni les modalités de financement de cette souscription, ni les droits stratégiques associés ne sont connus à ce stade. L’opération est conditionnée à la disponibilité de droits préférentiels de souscription non exercés par les actionnaires historiques, famille Duval et État français, lors de l’assemblée générale du 27 mai 2026. Certains spécialistes n’excluent pas que ces actionnaires, disposant d’un accès prioritaire, exercent la totalité de leurs droits, ne laissant rien au Gabon. Entre une participation symbolique de quelques pourcents et une capacité réelle à peser dans les décisions d’investissement, la distance est considérable.

La souveraineté se mesure à l’influence réelle dans les orientations stratégiques d’un groupe, pas à la seule présence dans l’actionnariat. L’État gabonais détenait déjà, via la Société Équatoriale des Mines (SEM), 28,9 % du capital de Comilog, la filiale opérationnelle. Ce n’est pas cette position qui lui a permis de peser, jusqu’ici, sur les décisions de production ou de transformation.

Rien de ce qui précède ne condamne la vision. L’idée que le Gabon, deuxième producteur mondial de manganèse avec plus de 20 % des parts de marché, doive rester un simple fournisseur de minerai brut en échange de redevances et de taxes est effectivement dépassée. La filière des batteries notamment le sulfate de manganèse monohydraté de haute pureté pour les véhicules électriques ouvre des perspectives de valeur ajoutée que ni Libreville ni aucun pays producteur ne peut se permettre d’ignorer. L’aspiration à une présence dans la gouvernance d’Eramet est légitime.

Mais légitimité d’une ambition et pertinence d’un timing sont deux choses distinctes. Entrer au capital d’un groupe en pleine recapitalisation d’urgence, dont le management est en cours de reconstruction, dont le cœur de métier manganèse vient d’encaisser trois années de baisse successive, et dont les engagements industriels au Gabon butent sur une impasse énergétique non résolue, c’est acheter une promesse au prix d’une urgence. Ce serait plus convaincant si l’énergie était d’abord sécurisée, si le Transgabonais était modernisé, si le verdict d’Assala était établi, et si la gouvernance d’Eramet avait retrouvé une direction stable.

Souveraineté sans précipitation

La souveraineté économique est un horizon légitime. Mais entre l’intention annoncée à Nairobi et la réalité opérationnelle de Moanda, la distance reste considérable. Un groupe fragilisé, un management instable, une impasse énergétique structurelle, un précédent Assala encore non soldé : autant de signaux d’alerte que la logique souverainiste ne saurait, à elle seule, neutraliser. L’entrée au capital d’Eramet n’est pas condamnable en soi. Ce qui l’est davantage, c’est de la précipiter sans avoir d’abord sécuriser les conditions de sa réussite. Le Gabon ne peut pas se permettre de cumuler des positions fragiles, au risque de transformer une ambition souverainiste en vulnérabilité budgétaire.

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