
Libreville, le 3 Juin 2026 – (Dépêches 241). Dans une publication parue ce 2 juin , l’ONG suisse Public Eye révèle que les locaux genevois de Gunvor, l’un des plus puissants négociants pétroliers au monde, ont été perquisitionnés sur ordre du ministère public de la confédération helvétique. Motif officiel, soupçons de corruption d’agents publics étrangers. Au centre du dossier, selon l’enquête d’Agathe Duparc publiée hier, figure le Gabon et un deal d’un milliard de dollars conclu dans une discrétion que le nouveau pouvoir avait pourtant promis de bannir à jamais.
Le deal de l’ombre : un milliard, des barils et des questions sans réponses
Selon les éléments rapportés par Public Eye, tout commence en juin 2024 : Gunvor consent un prêt d’un milliard de dollars à la Gabon Oil Company (GOC), permettant à la société nationale de racheter les actifs d’Assala Energy. La contrepartie est d’une générosité remarquable pour le prêteur : l’exclusivité sur la commercialisation d’au moins 58 millions de barils de brut gabonais d’ici 2029, soit entre 20 et 25 % de la production nationale, pour un bénéfice estimé entre 200 et 250 millions de dollars sur cinq ans.
Un jackpot, négocié sans appel d’offres connu, sans débat public, sans la moindre transparence envers les Gabonais dont le sous-sol finance pourtant l’opération. Six jours après la signature du contrat, un détail vient compléter ce tableau déjà sombre. Brice Clotaire Oligui Nguema, alors Président de la Transition, décore personnellement trois cadres de Gunvor de l’Ordre National du Mérite Gabonais. L’enquête de Public Eye se garde de tout commentaire interprétatif sur ce geste. Mais sa temporalité, elle, est une information en soi.
La galerie des acteurs : facilitateurs, intermédiaires et démissions en cascade
L’affaire, telle que la documente l’ONG suisse, ne se résume pas à une transaction entre deux entités. Elle met en scène une distribution de personnages dont chacun mérite attention. Marcellin Simba Ngabi, directeur général de la GOC aurait signé côté gabonais. Stéphane Degenne, numéro deux de Gunvor qui a supervisé l’ensemble de l’opération, reçoit les décorations gabonaises, puis étrangement, prend une « retraite anticipée » à 56 ans en mars 2025, au moment précis où le dossier commence à se fissurer. Guillaume Letessier, directeur de la filiale Gunvor à Dubaï, est pour sa part licencié en février 2025, alors que cette filiale est en voie de démantèlement.
Quant à Mohamed Dagdag, homme d’affaires franco-marocain décrit comme facilitateur, il réclame aujourd’hui plus de 16 millions de dollars d’honoraires impayés devant les tribunaux de Dubaï, produisant à l’appui un contrat signé, des échanges WhatsApp et des factures. Gunvor affirme ne pas l’avoir mandaté. Les pièces versées au dossier semblent raconter une autre histoire.
Et puis il y a Pierre-Claver Maganga Moussavou. Selon Public Eye, l’ancien Vice-président de la République aurait ouvert les portes du palais présidentiel à Gunvor, muni d’un « mandat spécial » estampillé Oligui Nguema pour attirer les investisseurs étrangers. Il dit n’avoir rien perçu. Le contexte, lui, appelle à la prudence : voilà un homme qui, durant des décennies, a cultivé une posture d’opposant respectable, pour se retrouver aujourd’hui, sous la Transition, en facilitateur de transactions dont la moralité est précisément ce qu’examine la justice suisse.
On n’est guère surpris au regard de la trajectoire politique de Maganga Moussavou, cette singulière élasticité idéologique qui l’a toujours conduit, in fine, vers les antichambres du pouvoir qu’il prétendait combattre. Critiquer un régime et participer à ses deals les plus opaques n’est pas une contradiction pour tous.
La Transition au miroir de Gunvor : les vieilles pratiques dans de nouveaux habits
L’affaire Gunvor aurait pu n’être qu’un scandale pétrolier de plus, tristement banal dans le paysage africain. Elle devient davantage lorsqu’on la replace dans son contexte gabonais. Le CTRI est arrivé au pouvoir en août 2023 en promettant la rupture, avec la prédation, le clientélisme, l’opacité des marchés, la confiscation des ressources nationales au profit de cercles restreints. Ces promesses n’étaient pas de simples postures rhétoriques : elles constituaient le fondement même de la légitimité revendiquée.
Or, selon l’enquête de Public Eye, un milliard de dollars engageant entre un cinquième et un quart de la production pétrolière du pays a été négocié dans un silence total, via des réseaux d’intermédiaires dont la nature exacte est aujourd’hui au cœur d’une instruction judiciaire helvétique. À cela s’ajoute le profil de Gunvor, dont l’histoire avec le continent africain est documentée : condamné en 2019 pour corruption au Congo-Brazzaville et en Côte d’Ivoire, puis en 2024 pour des faits similaires en Équateur, avec une amende de 661 millions de dollars, le groupe avait solennellement promis de ne plus jamais recourir à des intermédiaires. L’enquête suisse suggère que cette promesse n’a pas été tenue au Gabon.
Pour les Gabonais qui ont accordé au CTRI le bénéfice du doute, parfois au prix de leur propre sens critique, ce dossier a la brutalité d’une évidence : l’État, quel que soit son habillage révolutionnaire, semble toujours trouver les mêmes chemins de traverse, les mêmes architectures de l’ombre, les mêmes intermédiaires providentiels.







