Entente directe à 112 millions FCFA pour des rideaux : le ministère des comptes publics peut-il prêcher la rigueur sans se l’appliquer ?

L’opinion s’interroge sur le fossé qui existe entre le discours de rigueur prôné par le Ministère des Comptes Publics et les pratiques qui y ont cours.

Libreville, le 17 Juillet 2026 – (Dépêches 241). Le Lot n°3, fourniture de mobilier et voilage, a été attribué à IDÉES 2000 pour un montant de 112 011 576 FCFA, approuvé le 3 octobre 2024 par le Ministre des Comptes Publics lui-même, sur le budget 2024. Le marché a été passé, sans surprise à ce stade de nos relevés, en entente directe. L’existence même d’un « Lot n°3 » suggère qu’il s’agit d’une composante d’un marché plus vaste, potentiellement scindé en plusieurs lots distincts dont l’ensemble n’a pas été rendu public. Cette fragmentation, fréquente dans la commande publique, mérite d’être suivie de près, car elle peut parfois permettre de contourner certains seuils réglementaires déclenchant l’obligation de mise en concurrence. Aucune information sur les autres lots éventuels n’a, pour l’heure, été portée à la connaissance du public.

Le voilage, terme qui désigne les rideaux et textiles d’ameublement légers, occupe une place notable dans l’intitulé d’un marché qui dépasse les 100 millions FCFA. La ventilation entre mobilier proprement dit et habillage textile n’est, pour l’heure, pas connue publiquement, ce qui empêche toute appréciation sérieuse de la part respective de chaque poste dans le montant global, et donc de la cohérence des prix pratiqués. Un mobilier de bureau standard et du textile d’ameublement obéissent pourtant à des logiques de prix très différentes, ce qui rend d’autant plus nécessaire une décomposition précise du marché.

Sans facture détaillée, impossible de savoir si le poste voilage, souvent perçu comme accessoire, représente une part marginale ou au contraire significative de l’enveloppe globale. Cette question mérite d’autant plus d’être posée que le terme figure en toutes lettres dans l’intitulé officiel du marché.

Le ministère chargé des Comptes Publics, dont la mission consiste précisément à veiller à la rigueur et à la sincérité de la dépense de l’État, se retrouve lui-même attributaire d’un marché mobilier conclu sans mise en concurrence. Un paradoxe institutionnel qui n’échappera pas aux observateurs attentifs des finances publiques gabonaises, tant l’exemplarité est attendue en premier lieu de ce département. On serait en droit d’attendre que ce ministère, gardien de l’orthodoxie budgétaire, applique à ses propres achats les standards de rigueur qu’il impose ou recommande à l’ensemble de l’administration.

Ce type de contradiction, entre le discours de bonne gestion et la pratique effective, nourrit un scepticisme récurrent sur la cohérence de l’action publique en matière de commande. Elle illustre aussi la difficulté, pour toute administration, de s’appliquer à elle-même les règles qu’elle est censée faire respecter ailleurs.

Ce dossier s’ajoute à une série de marchés de fournitures et d’équipements passés en entente directe, où l’aménagement intérieur des administrations publiques atteint régulièrement des montants à neuf chiffres. La comparaison avec des prix de marché standards pour du mobilier de bureau et du voilage reste, jusqu’ici, difficile à établir faute de détail sur les quantités livrées, les matériaux utilisés et le nombre de bureaux concernés.

Ce type de marché revient avec une régularité frappante dans les données de passation gabonaises, ce qui suggère un besoin récurrent de renouvellement du mobilier administratif à l’échelle nationale. Une politique d’achat groupé, mutualisée entre plusieurs administrations, pourrait pourtant permettre de réaliser des économies d’échelle significatives. L’absence apparente d’une telle mutualisation interroge sur l’efficience globale de la dépense publique en matière d’équipement des bureaux.

Des rideaux et des chaises à plus de 112 millions FCFA, validés par le gardien même de l’orthodoxie budgétaire : la scène a de quoi surprendre, et elle illustre à quel point l’entente directe s’est banalisée, jusque dans les administrations censées incarner la rigueur. Ce dossier, comme les précédents, rappelle que la question du mode de passation dépasse largement le seul cadre technique pour toucher à la crédibilité même des institutions chargées de veiller sur les deniers publics.

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