
Libreville, le 8 juin 2026 – (Dépêches 241) La polémique enfle, les langues se délient, mais personne ne semble disposé à assumer ses responsabilités face au scandale lié au réseau présumé de détournement de deniers publics par le biais des bons de caisse au ministère de l’Éducation nationale. Selon les déclarations du procureur de la République près le tribunal de première instance de Libreville, appuyées sur les documents qui lui ont été remis par les agents auditeurs, l’enquête aurait permis de mettre au goût du jour la disparition de sommes colossales estimées à plus de 700 millions de francs CFA. Vingt-cinq agents de la Direction centrale des affaires financières de l’Éducation nationale ont été entendus, dont cinq ont été relaxés et vingt sont toujours en détention. Cependant, les témoignages de ces derniers semblent pointer du doigt leur hiérarchie, estimant qu’en tant que billeteurs, leur travail consiste à obéir aux ordres et aux instructions de leurs supérieurs.
L’audit lancé par le président de la République au sein du ministère de l’Éducation nationale, après les mouvements de grève qui ont presque paralysé l’école gabonaise, est en passe de porter ses fruits, d’autant qu’il aura permis de découvrir l’existence, au sein de ce ministère, d’un vaste réseau mafieux destiné à détourner les fonds publics par le truchement de bons de caisse surfacturés, échappant totalement au contrôle et à la vigilance de l’État. Une situation particulièrement grave qui ne saurait être balayée d’un revers de main. Les premiers éléments font état de près d’un milliard de francs CFA, soit plus de 700 millions de francs CFA, dans un secteur pourtant considéré comme prioritaire par l’État et où les agents semblent parfois traités en deçà de leur valeur réelle.
Le ministère de l’Éducation nationale fait régulièrement l’objet de grèves des enseignants. Les vacations sont presque toujours payées en retard et très souvent en monnaie de singe. Jusqu’ici, l’opinion pensait que les moyens n’étaient tout simplement pas mis à la disposition du ministère, alors que l’argent était détourné et servait des intérêts n’ayant strictement rien à voir avec le bien-être de l’école gabonaise. Le secteur fait face à de nombreux défis, notamment un déficit de plus de cinq mille enseignants, des effectifs pléthoriques, un manque criant de tables-bancs, l’absence de matériel didactique, des laboratoires défectueux pour les filières scientifiques ainsi que le phénomène des violences scolaires de plus en plus présent dans les établissements. Et pourtant, certains semblent décidés à délabrer davantage ce secteur pour leur bénéfice personnel.
Certes, l’audit a permis de démanteler une partie de cette nébuleuse, mais rien ne saurait réellement convaincre l’opinion que les vingt agents arrêtés par les forces de l’ordre, sur les soixante que compte la Direction centrale des affaires financières du ministère de l’Éducation nationale, seraient les seuls responsables de ce réseau de surfacturation des bons de caisse. Cela paraît d’autant plus difficile à croire que peu de personnes peuvent imaginer que de simples billeteurs aient été capables de mettre en œuvre un réseau aussi sophistiqué de détournement de fonds. Il y a nécessairement l’implication de personnes haut placées pour permettre la réalisation de telles opérations.
D’ailleurs, selon des sources concordantes, l’un des fonctionnaires membres de la Direction centrale des affaires financières, lors de son interpellation par la police, l’a souligné au micro de Gabon 24 : « Monsieur le Président de la République, Excellence, ce que l’on vous dit n’est pas vrai. » Autrement dit, les véritables acteurs et cerveaux de ce réseau se trouveraient au sein de la hiérarchie dirigeante du ministère de l’Éducation nationale. D’autant que c’est parmi les membres de cette hiérarchie que l’on retrouve les ordonnateurs des crédits.
Le même agent est allé encore plus loin en indiquant clairement que ces détournements de fonds porteraient, s’ils étaient avérés, l’empreinte d’une seule personne : celle de la ministre d’État en charge de l’Éducation nationale, Camélia Ntoutoume Leclercq. À ce titre, il a fait savoir au micro de nos confrères de Gabon 24 ce qui suit : «Toutes les dépenses, tous les projets de dépenses engagés par le ministère de l’Éducation nationale portent le sceau de Madame la ministre d’État, quelle que soit la nature de l’opération financière », a-t-il indiqué sans fioritures. Ainsi, selon les déclarations de cet agent, la ministre porterait l’entière responsabilité de ce réseau mafieux, dans la mesure où elle serait la seule personne sans laquelle aucune dépense ni aucun projet de dépense ne pourrait être effectué au sein de ce département ministériel.
Dans ces conditions, il devient plus que jamais probable que les véritables responsables et cerveaux de ce réseau, dont l’étendue reste encore à déterminer, soient tapis dans l’ombre et que les quelques agents interpellés ne constituent que la face visible de l’iceberg. Dans un pays sérieux, doté d’une culture judiciaire établie, la ministre d’État devrait déjà se mettre à la disposition de l’institution judiciaire. Non pas parce qu’elle serait nécessairement coupable, comme certains le croient, mais dans l’intérêt de la manifestation de la vérité. Une telle démarche permettrait de démontrer que les accusations portées contre sa personne ne sont que supputations, calomnies ou diffamations. Ne pas le faire reviendrait à donner du grain à moudre à ses détracteurs et pourrait être interprété comme une manière de reconnaître implicitement qu’elle n’est pas totalement étrangère à cette affaire. D’autant qu’elle a été nommément citée.
Mais au-delà des accusations et des interprétations de l’opinion, une question demeure : le président de la République, chef de l’État et chef du gouvernement, Brice Clotaire Oligui Nguema, peut-il garder le silence face à une situation aussi grave ? D’autant que ce silence pourrait être perçu par le peuple comme une forme de caution accordée à ces dérives financières. Cela serait d’autant plus regrettable que, lors de sa séquence de pêche sur la lagune Banio, à Mayumba, au micro du journaliste Chamberland Moukouama, le chef de l’État avait déclaré que tout membre de son gouvernement impliqué dans une affaire de détournement devait être mis à la disposition de la justice. Le peuple attend désormais avec impatience la mise en application de cette parole. À défaut, comme ce fut déjà le cas pour plusieurs engagements et promesses adressés aux Gabonais, ces déclarations risqueraient d’être perçues comme de simples effets d’annonce, sans traduction concrète, au service d’une opération de communication politique.
Dès lors, au regard de la gravité des faits révélés et des accusations qui émergent au fil de l’enquête, seule une procédure judiciaire menée avec rigueur, indépendance et impartialité permettra d’établir les responsabilités réelles de chacun. Si les agents actuellement détenus doivent répondre de leurs actes devant la justice, il apparaît tout aussi indispensable que toutes les personnes citées, quel que soit leur rang dans l’appareil d’État, puissent être entendues afin que la lumière soit faite sur cette affaire.
Dans un contexte où la lutte contre la corruption est érigée en priorité nationale, l’État ne peut se permettre ni zones d’ombre ni traitement sélectif. C’est à ce prix seulement que la confiance des citoyens envers les institutions pourra être préservée et que l’école gabonaise cessera d’être victime de pratiques qui compromettent son développement.







