
Libreville, le 27 Juillet 2026 – (Dépêches 241). La direction générale de GAB’OIL a décroché, pour le compte du Ministère du Pétrole, un marché de 558 127 850 FCFA destiné à la construction d’une boulangerie et d’une aire de jeux à Cocobeach. L’attributaire, Green Construction et Services, a été désigné en entente directe, sans mise en concurrence, le 25 mars 2025, sur le budget 2025. Un montant qui, à lui seul, dépasse largement le budget annuel de nombreuses communes gabonaises. Pour donner un ordre de grandeur, cette somme équivaut à plusieurs dizaines de salles de classe ou à un centre de santé de référence dans une localité de l’intérieur. Elle illustre surtout l’écart entre les moyens mobilisés pour ce projet précis et les besoins criants signalés ailleurs dans le pays. Reste que ni le Ministère du Pétrole ni Gab’Oil n’ont, jusqu’ici, communiqué publiquement sur la genèse de ce choix budgétaire.
L’entreprise pétrolière publique se retrouve ainsi maître d’ouvrage d’un projet qui n’a strictement rien à voir avec l’exploration, la production ou la distribution d’hydrocarbures. Une boulangerie et une aire de jeux, financées sur fonds publics et pilotées par une société dont la mission première se joue dans les champs pétroliers et non dans le bâtiment communautaire, posent une question simple mais gênante : pourquoi confier ce type de projet à Gab’Oil plutôt qu’à une administration compétente en équipements collectifs ou en aménagement urbain ?
Une société pétrolière transformée en maître d’ouvrage d’un projet éloigné de sa vocation
Ce genre de diversification hors mandat n’est pas propre à Gab’Oil, mais il interroge sur la répartition des responsabilités entre sociétés d’État et ministères techniques. On peut légitimement se demander si une mairie de Cocobeach ou une direction générale des infrastructures n’aurait pas été mieux placée pour piloter un tel chantier. À défaut d’explication officielle, le doute s’installe sur la logique qui a présidé à cette attribution de compétence.
Le montant interroge tout autant que le portage institutionnel. Plus de 558 millions FCFA pour un four à pain et des balançoires à Cocobeach, dans l’Estuaire, représente une somme considérable pour ce type d’infrastructure, qu’on la compare aux standards du BTP local ou aux besoins réels d’une petite localité côtière. Aucun détail public ne permet, pour l’heure, d’apprécier la répartition entre le lot boulangerie et le lot aire de jeux, ni la surface bâtie, ni la nature des équipements retenus. Un tel écart entre le montant affiché et l’absence de cahier des charges accessible au public nourrit mécaniquement la suspicion. Les habitants de Cocobeach eux-mêmes ignorent, à ce jour, le contenu précis de ce qui doit sortir de terre dans leur localité. Une communication détaillée de Gab’Oil ou du Ministère du Pétrole permettrait pourtant de couper court à toute polémique.
Entente directe, absence de concurrence et opacité : les zones d’ombre autour des 558 millions FCFA
Le choix de l’entente directe s’inscrit dans une pratique désormais généralisée des marchés publics gabonais, où la procédure concurrentielle demeure l’exception plutôt que la règle. Pour un projet de cette nature, ni stratégique ni urgent par définition, l’absence d’appel d’offres prive les autorités actuelles d’un comparatif de prix qui aurait permis de vérifier si les 558 millions engagés correspondent bien à la valeur réelle des travaux.
Les données de la DGMP montrent que l’écrasante majorité des contrats publics gabonais échappe désormais à la mise en concurrence, un chiffre qui, année après année, ne faiblit pas. Ce constat statistique donne tout son relief au cas de Cocobeach, loin d’être isolé. Il rappelle que l’entente directe est devenue, de fait, le mode de passation par défaut plutôt que l’exception encadrée que prévoit pourtant la réglementation.
Entre diversification hors cœur de métier et opacité du mode de passation, ce dossier cumule les signaux qui interpellent. Une boulangerie financée par le pétrole, construite sans concurrence, à Cocobeach : le symbole est aussi fort que la facture. Il rappelle que la rente pétrolière continue d’irriguer des secteurs très éloignés de son objet initial, parfois au détriment de la lisibilité de la dépense publique. Reste à voir si ce projet, une fois livré, répondra effectivement aux besoins des habitants de Cocobeach ou s’il restera un symbole de plus dans la longue liste des marchés gabonais conclus loin des regards et déconnectés des réalistes premières des populations.







