
Libreville, le 13 Octobre 2026 – (Dépêches 241). Le président du Collectif de la cité Bangol, arrêté par un commando encagoulé puis gardé à vue à la DSU, a été relâché hier, faute d’éléments probants. Reste à savoir qui, dans l’ombre, a voulu cette mise en scène.
Il y a des dénouements qui valent des plaidoiries. Hier, lundi 12 octobre, Gerrard Bissielo a quitté le cabinet du juge d’instruction libre, sans charge retenue, sans mise en examen, sans autre bagage que le poids des nuits passées dans les locaux de la Direction Générale de la Sûreté Urbaine (DSU). Au terme de son audition, le magistrat l’a purement et simplement relâché, faute d’éléments probants.
Ainsi s’achève, ou plutôt s’interrompt, le séjour d’un homme que des hommes cagoulés, armés de Famas et de fusils à pompe étaient venus cueillir sur une voie privée bâtie de ses mains et de celles des compagnons de lutte. Son crime présumé : avoir accompagné un expert judiciaire sur des terres dont des centaines de familles gabonaises se disent expropriées par la SCI KMJ, dans le cadre d’une mesure ordonnée par le tribunal de Ntoum.
Un dossier sans squelette
Nous posions une question dans notre précédente édition : quel chef d’accusation ? La réponse est tombée, et elle est cruelle pour ceux qui ont mis la machine en branle. Il n’y en avait pas.
En droit pénal, la règle est d’une sévérité salutaire : pas d’infraction sans texte, pas de condamnation sans preuve. Pour qu’un fait devienne délit, il faut trois piliers : un élément légal, c’est-à-dire un texte qui incrimine le comportement ; un élément matériel, c’est-à-dire un acte précis, daté, démontrable ; un élément moral, c’est-à-dire l’intention coupable. Retirez un pilier, l’édifice s’effondre. Ici, il semble qu’on n’en ait trouvé aucun.
Selon les informations dont nous disposons, la SCI KMJ, plaignante, représentée par son responsable Éric Enoch Tanguy Mboma Loemba, s’est heurtée à cette double absence : celle d’un élément légal auquel rattacher les faits, celle d’un élément matériel qui les établisse. Plus grave encore pour la partie plaignante, elle s’est révélée incapable de qualifier juridiquement ce qu’elle reprochait. On ne condamne pas un récit, on juge des faits. Et quand les faits se refusent à entrer dans une incrimination, c’est que l’incrimination n’était qu’un prétexte.
Accompagner un expert commis par une juridiction, sur des terres au cœur du litige, n’a rien d’une infraction. C’est, au contraire, l’exercice paisible d’un droit élémentaire : celui d’assister à une mesure d’instruction qui le concerne.
Les atours de l’arbitraire
Dès lors, relisons la séquence avec le recul que donne l’épilogue : un commando encagoulé, des femmes du troisième âge frappées et gazées, un président de collectif embarqué, une garde à vue prolongée jusqu’à samedi, puis un juge qui, l’audition terminée, ne trouve rien à retenir.
Une interpellation que rien ne justifie en droit, suivie d’une garde à vue que rien n’alimente en fait : cela porte tous les atours d’une interpellation arbitraire. Quand la procédure ne sert ni la manifestation de la vérité ni la protection de la société, elle sert autre chose. Elle intimide, elle épuise, elle décapite un collectif et dissuade les familles de lever à nouveau la tête. La liberté d’un homme n’est pas une variable d’ajustement dans un contentieux foncier.
Qui protège Éric Enoch Tanguy Mboma Loemba ?
C’est ici que l’affaire cesse d’être celle d’un seul homme. Un fusil à pompe ne part pas tout seul, et un commando ne se déploie pas sans ordre. Ce que révèle cette affaire, c’est moins un excès de zèle qu’une interrogation d’ordre institutionnel.
Car enfin, qui peut mettre des unités d’élite à la disposition d’une société privée, partie adverse dans un litige, au point de les voir surgir au moment précis où se tient une expertise judiciaire ? Qui, au sein de la Police nationale, a assez d’influence pour que l’on retrouve, selon plusieurs témoins, le responsable de la SCI KMJ sur le théâtre même des opérations, là où sa présence n’avait aucune justification légale ?
De la DSP à la DSU, la chaîne est longue, et à chacun de ses maillons des décisions ont été prises, des signatures apposées, des silences consentis. Il faudra bien, à un moment, regarder ces maillons en face. Il faudra s’interroger sur ces gros bonnets de la maison police, s’il en est, qui protègent et encouragent la SCI KMJ et son responsable, en mettant à leur disposition des moyens de force pour mater des populations lésées et expropriées. Il faudra savoir qui, au sein de l’institution, est assez puissant pour traîner un compatriote jusqu’à la porte de la prison centrale, lui dont le seul tort est d’avoir accompagné une expertise réclamée par la justice elle-même sur un site que deux parties se disputent.
La liberté retrouvée de Gerrard Bissielo est une victoire du droit. Elle n’est pas une clôture. Tant que ces questions resteront sans réponse, ce qui s’est passé à la cité Bangol demeurera un avertissement adressé à chaque citoyen : le droit protège, mais seulement ceux que personne de puissant n’a décidé de faire taire.







