
Libreville, le 17 Juin 2025 – (Dépêches 241). En juillet 2024, l’État gabonais, via la Gabon Oil Company (GOC), a acquis 100% des actifs d’Assala Energy, deuxième producteur pétrolier du pays. La transaction, conclue pour 1,055 milliard de dollars (environ 633 milliards FCFA), a été entièrement financée par un emprunt contracté auprès du négociant suisse Gunvor. Le contrat prévoit un remboursement mensuel de 20 millions USD pendant cinq ans, soit 144 milliards FCFA par an, à commencer dès septembre 2024. Présentée comme un geste de souveraineté économique par les autorités de transition, cette acquisition suscite aujourd’hui de vives interrogations, tant sur sa transparence que sur sa viabilité économique.
Alors qu’un an s’est écoulé depuis la prise de contrôle d’Assala, aucune donnée financière officielle n’a été publiée par la GOC ou par le ministère du Pétrole. Aucun bilan, aucun compte de résultat, aucun rapport d’activités ne permet d’évaluer si l’acquisition génère effectivement les revenus attendus. Cette opacité dérange, d’autant que le remboursement de la dette contractée auprès de Gunvor repose sur la rentabilité effective des gisements d’Assala, dont plusieurs sont en déclin. Pour de nombreux analystes, cette absence de reporting alimente la crainte d’une gestion non maîtrisée d’un actif stratégique.
Une frénésie d’acquisitions à haut risque
Assala n’est pas la seule entreprise pétrolière passée sous le contrôle de l’État. En 2024, la GOC a repris Gab’Oil, un distributeur national exsangue financièrement. Dans la foulée, elle a acquis Pizolub, spécialisée dans les lubrifiants industriels, également en difficulté. Plus récemment, en mai 2025, la GOC a racheté les actifs gabonais de Tullow Oil, pour un montant estimé à 180 milliards de FCFA selon Africa Intelligence. Toutes ces entités partagent un point commun : une santé financière fragile, des passifs importants, et la nécessité de lourds investissements pour relancer ou maintenir l’activité.
Avec ces acquisitions successives, la GOC se transforme en holding d’actifs à rentabilité incertaine, dont le plus important, Assala, doit à la fois assurer son propre équilibre, rembourser Gunvor, et éponger les pertes éventuelles des autres filiales. Si l’une de ces entités venait à sombrer, la chaîne de dépendance mettrait en péril la structure financière de l’ensemble du groupe, voire de l’État. Ce modèle de croissance par accumulation, sans stratégie claire de gestion intégrée ni publication régulière de résultats, rappelle dangereusement les dérives observées dans certaines compagnies pétrolières publiques du continent.
Plusieurs experts partagés sur la logique économique
Selon NJ Ayuk, président de la Chambre africaine de l’énergie, « la préemption n’est pas mauvaise si elle est utilisée pour renforcer la gouvernance énergétique. Mais acquérir des actifs déficitaires, sans modèle économique clair, c’est transférer les risques du privé au public ». À l’inverse, des voix locales, comme Louis Gaston Aubame, estiment que ces rachats marquent un tournant vers la « reprise de contrôle de notre destinée énergétique ». Mais sans audits publics, ces opinions restent au stade de conjectures. L’enjeu n’est pas idéologique, mais budgétaire : les marges de manœuvre financières de l’État se réduisent à mesure que les échéances Gunvor approchent.
La promesse d’une souveraineté énergétique se heurte à la réalité d’une dépendance renforcée : à Gunvor pour le financement, à une gestion centralisée peu transparente pour les choix stratégiques. L’absence d’évaluation indépendante de la rentabilité d’Assala, conjuguée à l’intégration rapide d’actifs en difficulté, transforme cette « reconquête économique » en pari financier aux conséquences potentiellement lourdes pour le budget national. À l’heure où le Gabon négocie un programme avec le FMI, cette politique pétrolière opaque et risquée pourrait peser lourdement dans les discussions.
Au final, si le rachat d’Assala Energy symbolise une volonté de réappropriation des ressources nationales, il expose également le Gabon à des risques financiers considérables. Le poids de la dette contractée, les incertitudes sur la rentabilité de l’opération et les défis opérationnels posent la question de la véritable souveraineté économique du pays. Cette acquisition pourrait se révéler être un fardeau si elle n’est pas gérée avec une rigueur exemplaire et une transparence totale.







