
Libreville, le 23 Juin 2025 – (Dépêches 241). Le 21 juin 2025, dans une mise en scène sobre mais soigneusement calculée, le Président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, a annoncé la création imminente de son propre parti politique. Dans une allocution vidéo, il a convoqué la Nation à une « renaissance politique » le 28 juin 2025, promettant l’avènement d’un mouvement censé rassembler toutes les « forces constructives ». Mais derrière les mots et la rhétorique du « Gabon nouveau », c’est un coup de force silencieux qui se prépare, un affront sans précédent à l’ordre juridique gabonais et une transgression caractérisée des principes fondamentaux de notre République.
Cette annonce fracassante révèle l’ampleur d’une manœuvre politique qui témoigne d’une méconnaissance coupable ou d’un mépris délibéré du droit constitutionnel et électoral gabonais.
Une violation caractérisée de l’article 82 du Code électoral
Que cela soit dit sans détour : la création d’un parti par un président de la république élu comme indépendant est certainement inédite dans notre pays, évidemment politiquement indéfendable, et en tout état de cause illégale. Le droit positif gabonais ne laisse aucune marge d’ambiguïté. L’article 82 alinéa 3 du Code électoral de 2025 — pourtant d’une clarté mathématique — énonce avec une clarté cristalline que « tout élu en qualité d’indépendant ne peut, pendant la durée du mandat, adhérer à un parti politique légalement reconnu sous peine d’annulation de son élection ». Cette disposition, adoptée précisément pour moraliser la vie politique ne souffre d’aucune ambiguïté et ne tolère aucune interprétation extensive ou restrictive. La distinction artificielle entre création et adhésion, brandie avec légèreté par certains juristes complaisants, relève de la sophistique juridique la plus éhontée.
Il convient ici de préciser que Me Francis Nkea Ndzigue, dans ses déclarations, n’a jamais cautionné l’hypothèse d’un président de la république dirigeant personnellement un parti politique. Sa position envisageait plutôt une création certes d’un parti du président, mais dont l’accomplissement des actes concrets est déléguée à des tiers, à l’instar de ce qu’a fait Emmanuel Macron en France, préservant ainsi la neutralité présidentielle. Cette nuance fondamentale distingue une approche respectueuse des équilibres institutionnels d’une démarche frontalement transgressive comme celle qu’entreprend aujourd’hui Oligui Nguema en venant annoncer au monde entier, lui-même, président en cours de mandat d’une république, la création d’un parti politique, rien que ça !
L’argument de la liberté d’association, parfois invoqué dans ce débat, ne tient pas une seconde face à la hiérarchie des normes et à la spécificité du mandat électif lorsqu’il s’agit de justifier une présidence partisane directe. Il faut ici rappeler un principe fondamental du droit public : aucune liberté constitutionnelle n’est absolue lorsqu’elle entre en contradiction avec l’exigence de neutralité, d’éthique et de cohérence du mandat populaire. Si la liberté d’association est certes garantie, elle ne saurait prévaloir sur une disposition électorale précise interdisant tout changement d’étiquette en cours de mandat.
Cette interdiction trouve sa raison d’être profonde dans la préservation de l’intégrité du contrat démocratique passé entre l’élu et le peuple. Lorsqu’un candidat se présente en qualité d’indépendant, il s’engage solennellement devant le corps électoral à exercer son mandat en toute indépendance vis-à-vis des partis politiques et de leurs logiques partisanes. Cette promesse d’indépendance constitue le fondement même de sa légitimité électorale et l’essence de son programme politique. Les électeurs qui lui accordent leur suffrage le font précisément parce qu’ils adhèrent à cette vision non partisane de l’exercice du pouvoir, parce qu’ils croient en sa capacité à transcender les clivages politiques traditionnels et à gouverner dans l’intérêt général plutôt que dans celui d’une faction. D’ailleurs Oligui Nguéma l’avait dit lui-même qu’il ne voulait pas que sa candidature soit portée par les partis politiques pour ne pas en être redevable !
Lui permettre maintenant une fois élu en tant qu’indépendant de créer ou d’adhérer à un parti en cours de mandat reviendrait à autoriser une véritable trahison de ce contrat démocratique fondamental. Ce serait transformer radicalement la nature même du mandat confié, substituer un projet partisan à un programme initialement non partisan, et priver les électeurs de la prestation politique pour laquelle ils ont voté. Cette mutation idéologique constituerait un détournement caractérisé de la volonté populaire, une confiscation de la légitimité électorale au profit d’orientations politiques qui n’ont jamais été soumises au verdict des urnes.
L’interdiction posée par l’article 82 alinéa 3 du Code électoral vise précisément à protéger cette intégrité du mandat électif et à préserver la cohérence du choix démocratique. La Constitution protège le citoyen libre d’adhérer à une association, non un élu, y compris le président de la République, parce qu’il est tenu par le contrat politique passé avec le peuple en tant que candidat indépendant, précisément pour préserver cette cohérence démocratique et cette loyauté envers l’engagement initial pris devant la nation.
L’article 41 de la Constitution impose la neutralité partisane présidentielle
Mais le scandale ne s’arrête pas au plan juridique. Il s’amplifie sur le terrain politique, où le comportement du président Oligui Nguema entre en contradiction flagrante avec l’article 41 de la Constitution gabonaise du 16 novembre 2024. Au-delà de la violation manifeste du Code électoral, l’initiative d’Oligui Nguema constitue une transgression encore plus grave de cette disposition fondamentale qui établit que « le Président de la République est le Chef de l’État, il incarne l’unité nationale, veille au respect de la Constitution, assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l’État ».
Cette formulation, directement inspirée de la tradition gaullienne, consacre le principe de neutralité présidentielle et impose au Chef de l’État une obligation de surplomb par rapport aux clivages partisans. Ces fonctions cardinales, qui exigent hauteur, retenue et impartialité, sont incompatibles avec la création et le pilotage d’un parti politique, surtout en cours de mandat. L’esprit de cette disposition exige du Président qu’il se situe au-dessus de la mêlée politique pour pouvoir exercer pleinement sa fonction d’arbitre et de garant de l’unité nationale.
Un chef de l’État ne peut être à la fois l’arbitre de la compétition démocratique et l’un des compétiteurs en lice. Il ne peut incarner à la fois la République et une faction. Comment peut-on prétendre incarner l’unité nationale tout en dirigeant simultanément une formation partisane ? Comment peut-on assurer l’arbitrage entre les forces politiques lorsqu’on est soi-même partie prenante du combat partisan ? Cette contradiction flagrante révèle l’impossibilité constitutionnelle dans laquelle se place délibérément Oligui Nguema. En lançant son propre mouvement, Oligui Nguema cesse d’être au-dessus des partis : il redevient un homme de parti, un acteur partisan, un président chef de clan.
La neutralité présidentielle ne constitue pas une simple recommandation morale ou politique, mais bien une obligation constitutionnelle impérieuse qui conditionne l’exercice même de la fonction présidentielle. En s’érigeant en chef de parti, Oligui Nguema rompt cette neutralité constitutionnelle et se disqualifie pour exercer pleinement les prérogatives que lui confère l’article 41 de la Constitution.
Et que l’on ne vienne pas me dire qu’avant, les Présidents de la république ont été présidents de parti politique, car non seulement il faut savoir qu’aucun d’eux n’a jamais créé un parti après avoir été élu en qualité d’indépendant, que bien au contraire une fois élus Président de la république ils se sont retirés de la gestion exécutive de leur parti en la déléguant à un directoire exécutif distinct, mais surtout, si ce qui se faisait hier était si bien, alors pourquoi avoir fait un coup d’État ?
J’invite le Président de la République sur cette question à se méfier, si tel est le cas, du piège des courtisans, de ces thuriféraires aux flatteries toxiques, qui chantent à l’oreille du pouvoir ce que le pouvoir veut entendre, non ce que la République exige. Oligui Nguema doit impérativement se méfier de ces flatteurs professionnels, ces adorateurs du pouvoir en place, qui pullulent dans tous les sérails présidentiels et qui lui roucoulent complaisamment dans les oreilles qu’il peut tout se permettre parce qu’il est Président de la république et qu’il détiendrait de ce fait tous les pouvoirs. Ces courtisans sont les fossoyeurs de la lucidité politique et les artisans des chutes les plus retentissantes. Ils nourrissent l’illusion dangereuse de la toute-puissance présidentielle et poussent inexorablement leurs maîtres vers les précipices constitutionnels et politiques.
Que le Président médite sa propre trajectoire et que son histoire personnelle lui serve de boussole dans cette situation. L’histoire politique du Gabon et la sienne propre devraient pourtant l’en préserver. Car s’il a accédé au sommet de l’État, c’est justement parce que d’autres, avant lui, avaient fini par croire que leur pouvoir était absolu, que les textes pouvaient se plier à leur caprice, et que rien ne pouvait les atteindre. Lui qui a renversé un régime au sein duquel certaines personnes se croyaient éternelles et invincibles devrait mieux que quiconque comprendre que le pouvoir n’est jamais absolu et qu’il n’est certainement pas éternel.
Ce qui demeure, c’est le droit. Ce qui protège un Président de la République aujourd’hui peut le juger demain. Ce qui l’entoure aujourd’hui peut se retourner demain. Et dans ce moment-là, il vaut infiniment mieux avoir le droit de son côté que contre soi. Cette maxime élémentaire de sagesse politique devrait guider chacune des décisions présidentielles, car le respect du droit constitue le seul rempart durable contre l’arbitraire et la seule garantie de stabilité institutionnelle. Les dirigeants qui s’affranchissent des règles juridiques fondamentales creusent eux-mêmes leur propre tombe politique et préparent les conditions de leur chute future.
Un précédent dangereux et une rupture avec les pratiques démocratiques établies
Jamais dans l’histoire politique contemporaine du Gabon un président élu ne s’était autorisé une telle dérive. L’initiative d’Oligui Nguema constitue une rupture inédite avec toutes les pratiques constitutionnelles gabonaises antérieures. Aucun président gabonais avant lui n’a jamais osé créer directement un parti politique une fois élu. Léon Mba, Omar Bongo Ondimba, Ali Bongo Ondimba, tous, une fois installés à la tête de l’État, ont pris leurs distances institutionnelles vis-à-vis de leurs formations respectives, déléguant leur gestion quotidienne à des directoires. Au contraire, depuis le retour du multipartisme, la tradition républicaine gabonaise a toujours consacré une mise en retrait du Chef de l’État par rapport à la gestion exécutive de sa formation politique d’origine. Cette pratique, conforme à l’esprit de nos institutions, témoignait d’une compréhension correcte des exigences de la fonction présidentielle.
Cette rupture avec nos traditions constitutionnelles prend une dimension encore plus inquiétante lorsqu’on la compare aux pratiques des démocraties consolidées dont nous nous inspirons. Même en France, Emmanuel Macron, bien qu’ayant fondé En Marche avant son élection, a confié la transformation de ce mouvement en parti à ses fidèles, préférant garder sa place de président au-dessus de la mêlée. Il a pris soin de se mettre en retrait lors de la transformation de ce mouvement en parti politique, confiant cette tâche à ses fidèles pour préserver la neutralité présidentielle. Le président américain lui-même, chef d’un exécutif fort dans un modèle présidentialiste par excellence, n’est jamais chef opérationnel de son parti politique, cette fonction étant systématiquement déléguée à d’autres responsables.
Ces exemples internationaux démontrent que même dans les systèmes les plus présidentialistes, la fonction de Chef d’État impose une certaine distance avec l’activisme partisan direct. Oligui Nguema, en décidant de piloter en personne la création de son propre parti, foule aux pieds une tradition républicaine universelle : celle de la neutralité présidentielle dans l’arène partisane. En s’affranchissant de ces règles élémentaires de gouvernance démocratique, il place le Gabon en marge des standards internationaux et compromet la crédibilité de nos institutions aux yeux de la communauté internationale.
Un recyclage politique déguisé en refondation
Pire encore, il le fait au nom d’une « refondation » qui recycle en réalité les vieilles figures du système qu’il disait vouloir réformer. L’analyse des ralliements successifs au futur parti présidentiel révèle l’imposture de la prétendue refondation républicaine. Le RdB — Rassemblement des Bâtisseurs — apparaît aujourd’hui comme un recyclage cynique des débris du Parti démocratique gabonais. Un grand nombre de figures de l’ancien régime PDG franchissent aujourd’hui le Rubicon pour rejoindre la nouvelle formation politique d’Oligui Nguema. Les figures qui avaient été honnies au lendemain du coup d’État d’août 2023 reviennent, en habits neufs, dans le sillage du nouveau parti présidentiel. Cette procession d’anciens barons du système déchu transforme la supposée rupture en une banale opération de recyclage politique sous étiquette nouvelle. C’est moins une renaissance qu’un retour des revenants, une restauration politique dissimulée sous les oripeaux du changement.
Comment peut-on prétendre incarner le « Gabon nouveau » en s’appuyant sur les piliers de l’ancien système ? Comment peut-on promettre la moralisation de la vie publique en accueillant à bras ouverts ceux-là mêmes qui incarnaient la « gouvernance irresponsable et imprévisible » dénoncée lors du putsch de 2023 ? Cette contradiction fondamentale révèle le caractère factice du changement promis et la persistance des logiques de captation du pouvoir qui ont caractérisé le régime déchu.
Le futur parti d’Oligui Nguema s’annonce déjà comme un musée politique vivant, un Jurassic Park où les dinosaures de l’ancien régime dictent encore la cadence sous couvert de renouveau. Cette stratégie d’absorption des élites sortantes peut paraître habile à court terme, mais elle hypothèque gravement la crédibilité du projet de transformation démocratique et sociale du Gabon.
L’interrogation fondamentale sur le sens de la transition
Dès lors, une question s’impose, brutale et inévitable : à quoi sert une transition politique si elle débouche sur la reconstitution d’un parti dominant, sinon unique, adossé au pouvoir d’État ? À quoi bon avoir renversé un système si c’est pour en reproduire les tares, les pratiques, les réflexes ? Le président Oligui Nguema, en tentant de créer son propre parti depuis la présidence, trahit la promesse de neutralité faite à la Nation. Il insulte l’esprit du renouveau républicain. Il pose un acte de transgression politique majeur, dont les conséquences institutionnelles pourraient être irréversibles.
Face à cette dérive autoritaire préoccupante, il appartient à toutes les forces vives de la nation gabonaise de se mobiliser pour exiger le respect de la Constitution et des lois de la République. Les institutions compétentes, au premier rang desquelles la Cour constitutionnelle, doivent assumer leurs responsabilités et faire prévaloir le droit sur les considérations politiques conjoncturelles. Le ministère de l’Intérieur, en charge de l’enregistrement des partis politiques, doit rejeter tout dossier de création porté par un élu indépendant en exercice de son mandat.
La société civile, les organisations de défense des droits de l’homme, les ordres professionnels et tous les citoyens épris de justice doivent élever la voix pour dénoncer cette transgression inadmissible et exiger du Président qu’il respecte les engagements qu’il a solennellement pris devant la nation. Le silence complice ou l’indifférence coupable face à cette violation constitutionnelle constitueraient un précédent désastreux qui légitimerait toutes les dérives futures.
Si Oligui Nguema persiste dans sa volonté de disposer d’un instrument partisan dédié, qu’il ait au moins la décence de confier cette tâche à des personnalités fidèles, à l’instar d’Emmanuel Macron avec son parti Renaissance. Cette solution de bon sens permettrait de préserver à la fois la neutralité constitutionnelle de la fonction présidentielle et la cohérence politique de la majorité présidentielle. Elle témoignerait également d’une compréhension minimale des exigences démocratiques et constitutionnelles qui s’imposent à tout Chef d’État respectueux de ses obligations.
Pour la sauvegarde de l’État de droit
Je le dis avec gravité et fermeté : le Président de la République ne peut pas, ne doit pas, créer un parti politique. Ce serait un abus de pouvoir, une violation du Code électoral, une atteinte à la Constitution, un sabotage de l’unité nationale et une trahison de l’esprit de la transition.
L’initiative d’Oligui Nguema constitue un test décisif pour la solidité de nos institutions et la maturité de notre démocratie naissante. Permettre cette transgression constitutionnelle reviendrait à légitimer l’arbitraire présidentiel et à ouvrir la voie à toutes les dérives autoritaires. Le Gabon se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins : celui de la consolidation démocratique ou celui de la reproduction des errements du passé sous des habits neufs.
Le choix qui s’impose est celui de la fidélité aux principes constitutionnels et de l’exigence démocratique. Nous appelons donc solennellement le président de la République à renoncer immédiatement à cette initiative condamnable, à se conformer à la Constitution et au Code électoral, et à incarner enfin la hauteur que sa charge exige, à réintégrer le cadre constitutionnel qu’il a juré de respecter. À défaut, il appartiendra aux institutions compétentes et à la nation tout entière de lui rappeler que nul, pas même le Président de la République, n’est au-dessus des lois de la République.
L’avenir démocratique du Gabon se joue aujourd’hui dans notre capacité collective à faire prévaloir le droit sur la force, la Constitution sur l’arbitraire présidentiel, et l’intérêt général sur les ambitions personnelles. Il en va de la crédibilité de notre transition démocratique et de la confiance que nos concitoyens placent dans nos institutions. Nous ne pouvons pas décevoir cette attente légitime. Le Gabon attend un chef d’État, pas un chef de parti.
Ali Akbar ONANGA Y’OBEGUE
Docteur en Droit, Enseignant à la Faculté de Droit et des Sciences Économiques de l’Université Omar Bongo de Libreville,
Secrétaire Général du Parti Démocratique Gabonais,
Ancien Ministre.







