
Libreville, le 8 Octobre 2025 – (Dépêches 241). C’est un discours à faire frémir d’émotion les murs les plus décrépis de Mouila. Ulrich Manfoumbi Manfoumbi, le Colonel désormais en habit de Ministre d’État, est monté au créneau pour appeler, au nom du « devoir commun », à une union sacrée autour de Marcelle Ibinga Itsitsa, universitaire respectée, certes, mais surtout ancienne zélatrice du régime Bongo. Le message est limpide : il serait « temps de changer de cap » après la marche du 30 août. Un bel enthousiasme, qui ne manque pas de piquant quand on regarde de plus près le nouveau cap en question : une République toute neuve, si neuve qu’on en voit déjà les coutures.
C’est un fait, la Ve République gabonaise, née dans la sueur et les tambours d’une Transition militaire, a ses petites singularités. La précédente, celle des Bongo, était accusée de tous les maux : élections contestées, pouvoir verrouillé, opposition étouffée. La nouvelle, elle, se pare des atours de la vertu. Elle a été approuvée à 91 % lors d’un référendum en novembre 2024, une adhésion si massive qu’elle évoque plus les plébiscites d’antan que la modernité démocratique.
Le changement le plus visible est institutionnel. Finie la case Premier ministre, place à un Président tout-puissant, élu pour un mandat de sept ans renouvelable une seule fois. Une inspiration à la française, sans doute, mais taillée sur mesure : des conditions de candidature excluantes, une limite d’âge qui a soigneusement écarté les figures majeures de l’opposition. Le résultat ? Une élection présidentielle en 2025 remportée avec 94,85 % des voix par l’ancien Général devenu Président civil, Brice Clotaire Oligui Nguema. Une victoire si parfaite qu’elle relève plus de la mathématique politique que de la compétition électorale. Dans la foulée, Ulrich Manfoumbi, fidèle parmi les fidèles, est nommé Ministre d’État aux Transports. La cohérence, dit-on, est une vertu politique.
Et c’est donc dans ce grand ballet de reconversions que surgit Marcelle Ibinga Itsitsa, nouvelle étoile de l’UDB, érigée en figure du renouveau. Une ancienne du PDG, aujourd’hui reconvertie dans la dénonciation du… PDG. Lors d’un discours particulièrement maladroit, elle a même reproché aux populations de l’avoir mise en ballotage face à un candidat de son ancienne formation politique. L’indécence de cette sortie n’aura échappé à personne : faut-il comprendre que le PDG qu’elle a servi avec ferveur serait devenu, par miracle, infréquentable dès lors qu’elle l’a quitté ? Et que les électeurs sont coupables de mémoire là où elle cultive sciemment l’amnésie ?
Il faut entendre l’arrogance blessée dans cette plainte publique : comment osent-ils voter pour le Parti que je servais hier, maintenant que je ne suis plus dedans ? Voilà une conception toute personnelle du renouveau, où l’on dénonce aujourd’hui ce que l’on applaudissait hier, sans l’ombre d’un mea culpa, et en s’étonnant que le peuple ne suive pas ce virage opportuniste.
C’est là toute la démagogie d’un certain personnel politique, issu du PDG, recyclé dans l’UDB comme dans un pressing idéologique. Ces anciens apparatchiks font mine d’embrasser la rupture, mais ils en conservent les réflexes, les logiques et surtout les réflexes de mépris à l’égard des électeurs, sommés de suivre la nouvelle ligne comme ils suivaient la précédente. Le navire change de pavillon, pas d’équipage. Et gare à ceux qui, du pont, osent rappeler l’ancienne traversée.
Ainsi, lorsque le Colonel Manfoumbi vante la « dynamique du renouveau » incarnée par Marcelle Ibinga, on veut bien le croire, mais avec un sourire en coin. Car ce renouveau a un parfum étrangement familier. Celui d’un système où l’armée, après une courte parenthèse en treillis, s’installe en costume dans les palais du pouvoir, avec les anciens laudateurs du régime d’hier repeints en porte-étendards du changement.
Alors, à Mouila, on appelle à ne pas « valider les mêmes erreurs ». C’est un noble combat. Ces mêmes erreurs, ce sont les fraudes électorales, la confiscation du pouvoir, les retournements de veste sans scrupule et les indignations sélectives. Reste à savoir si, en ralliant une mécanique politique déjà bien huilée, on change véritablement de cap — ou si l’on se contente de changer de capitaine tout en laissant le navire voguer vers des horizons tristement connus.
La Ve République gabonaise, dans sa splendeur juvénile, aura au moins un mérite : offrir une satire politique grandeur nature, où le langage de la rupture épouse avec une aisance confondante les contours rassurants d’une continuité bien rodée.







