
Libreville, le 23 décembre 2025 – (Dépêches 241). La séquence législative mettant fin à la transition s’achève. Sans surprise, après l’Assemblée nationale, le Sénat de la Transition a validé, à l’identique, la loi d’amnistie générale. Laquelle devra couvrir à la fois les acteurs du coup d’État manqué du 7 janvier 2019, de Kelly Ondo et ses hommes, et ceux du renversement du régime d’Ali Bongo Ondimba en août 2023. Un texte d’apparence logique mais politiquement lourd de sens, présenté comme un instrument d’apaisement, mais qui soulève de sérieuses interrogations quant à d’éventuels abus et arrière-pensées à partir desquels il aurait été conçu.
En ratifiant l’ordonnance présidentielle d’août 2025, le Parlement acte définitivement l’effacement judiciaire de faits constitutifs de ruptures graves de l’ordre constitutionnel intervenu en août 2023. Selon cette ordonnance, elle-même inspirée de la nouvelle Constitution, l’exemption de poursuites concerne indistinctement militaires et civils, qu’ils aient agi sur le territoire national ou depuis l’étranger. Sous couvert de réconciliation, l’État, via les gouvernants actuels, renonce ainsi à toute clarification judiciaire de deux épisodes majeurs de l’histoire politique récente du Gabon, préférant la logique du silence à celle de la responsabilité.
Quoique l’’argument de l’« assentiment populaire », lui-même imbriqué, à une supposée libération, abondamment invoqué pour justifier cette amnistie, apparaît pour le moins discutable. D’autant que si le sentiment de liberté fut général au moment des faits, la réalité semble aujourd’hui tout autre. L’adhésion d’une partie de la population à un changement de régime ne saurait, à elle seule, tenir lieu de fondement juridique ni effacer les violences, les pertes en vies humaines, surtout lors du coup d’État avorté de janvier 2019, et les violations potentielles des droits qui ont accompagné ces événements. En ce sens, cette loi ressemble davantage à une amnistie de confort, destinée à sécuriser les équilibres du pouvoir actuel, qu’à un véritable processus de justice rationnelle prenant en compte les aspirations profondes de la population.
Plus préoccupant encore est le risque d’instrumentalisation potentiel de ce texte. À l’épreuve de certains agissements et pratiques du passé, mais de plus en plus présents dans la gestion des autorités actuelles sur pays, cette amnistie pourrait servir de refuge à des acteurs sans lien réel avec les faits concernés, mais désireux d’échapper à d’éventuelles poursuites pour d’autres affaires dont ils pourraient se rendre coupable pendant ce magistaire. Dans un contexte où la confiance envers les institutions reste fragile, toute extension abusive du champ des bénéficiaires renforcerait l’idée d’une justice déjà à géométrie variable, toujours prompte à s’effacer devant les intérêts du moment.
Enfin, la question du traitement réservé aux protagonistes du coup d’État échoué de 2019 demeure entière. Si l’amnistie est censée rétablir les droits, elle ne saurait se limiter à une simple sortie du champ pénal. La situation de Kelly Ondo Obiang et de ses compagnons, toujours privés de reconnaissance institutionnelle, de réhabilitation professionnelle et de réparation morale, illustre les limites d’une réconciliation proclamée mais inachevée.
Sans restitution effective des droits, sans prise en charge des familles des soldats ayant laissé leur vie en 2019, sans travail de mémoire et l’application stricte envers les personnes concernées uniquement, cette loi risque de n’être qu’un acte politique de plus, dépourvu d’envergure et d’adhésion totale nécessaire du peuple gabonais souverain.







