
Libreville, le 26 janvier 2026 – (Dépêches 241). Il y a quelques jours, le syndicaliste Pierre Mintsa choquait l’opinion en déclarant sans détour sur un plateau de télévision que le Fichier Unique de Référence (FUR), principal instrument de gestion des salaires des agents publics Gabonais, serait détenu par les Marocains. Des déclarations que l’Agence Nationale des Infrastructures Numériques et des Fréquences (ANINF) a immédiatement battu en brèche, en rappelant que « l’administration, l’exploitation et la sécurisation du FUR relèvent des compétences nationales et du cadre institutionnel Gabonais ».
Le syndicaliste Pierre Mintsa n’a pas manqué de surprendre les téléspectateurs gabonais il y a quelques jours. Avec l’assurance de celui qui domine parfaitement son sujet, il a affirmé d’un air triomphant que la gestion du fichier des salaires des fonctionnaires gabonais est entièrement détenue par les Marocains. Des déclarations chocs qui ont immédiatement fait réagir l’Agence Nationale des Infrastructures Numériques et des Fréquences (ANINF), laquelle a tenu à apporter un démenti aux prétentions de ce dernier.
Dans une note rendue publique il y a quelques jours, l’ANINF indique clairement que « le FUR est un outil opérationnel de l’État, en service depuis plus de vingt (20) ans. Il constitue un socle de référence essentiel pour fiabiliser les données nécessaires au calcul et à l’exécution de la paie, conformément aux règles de gestion applicables », souligne d’abord le communiqué avant de contester qu’il « est inexact de prétendre que la solde serait aux mains d’un opérateur étranger » car « l’administration, l’exploitation et la sécurisation du FUR relèvent des compétences nationales et du cadre institutionnel Gabonais », précise la même note.
Sur le papier, la clarification est nette. Dans les faits, elle peine toutefois à dissiper totalement le malaise. Car si l’ANINF réfute toute mainmise étrangère sur la solde des fonctionnaires, elle élude une question centrale qui nourrit aujourd’hui le doute dans l’opinion publique à savoir celle du rôle concret et structurant joué par l’industriel marocain Involys dans l’architecture numérique de l’administration gabonaise.
Présente au Gabon depuis 2011, Involys s’est progressivement imposée comme un acteur majeur, voire incontournable, de la modernisation de l’État. Ses solutions couvrent des domaines hautement stratégiques tels que la gestion intégrée, les finances publiques, les ressources humaines, l’exécution budgétaire, et les systèmes de paie. Autant de champs qui, mis bout à bout, constituent l’ossature même de l’action administrative et financière de l’État.
Le progiciel Vectis, attribué à Involys, serait utilisé pour la gestion des budgets et des dépenses publiques, tandis que le projet Gehmonis, déployé au ministère de la Fonction publique, concernerait directement la gestion des ressources humaines et de la paie. Autrement dit, même si le FUR demeure juridiquement un « outil de l’État », son fonctionnement quotidien, son interfaçage, sa maintenance et son évolution technologique semblent largement dépendre de solutions conçues, paramétrées et suivies par un partenaire étranger en l’occurrence le Maroc.
Et c’est justement cette situation qui interpelle. Car en matière de souveraineté numérique, la question ne se limite pas à la propriété formelle d’un fichier ou à son hébergement administratif. Elle s’étend à la maîtrise réelle des systèmes, à la capacité de les faire évoluer, de les auditer, de les sécuriser sans dépendance critique, et surtout à l’autonomie stratégique de l’État face à ses prestataires. Or, sur ce point précis, le communiqué de l’ANINF reste silencieux, voire évasif.
Dès lors, l’argument selon lequel « l’administration et l’exploitation du FUR relèvent de compétences nationales » ne convainc qu’à moitié. Car comment parler de pleine maîtrise nationale lorsque l’essentiel des briques logicielles structurantes de l’administration repose sur un acteur extérieur ? Comment rassurer lorsque la gestion intégrée des finances publiques et des ressources humaines est adossée à des solutions développées et maintenues hors du pays ?
Ce décalage entre le discours officiel et la réalité opérationnelle alimente inévitablement la suspicion. Non pas nécessairement celle d’une confiscation illégale ou d’un complot, mais celle, plus subtile et plus inquiétante, d’une dépendance technologique profonde, construite au fil des années sans véritable débat public ni transparence assumée.
Ainsi, loin de clore la polémique, l’intervention de l’ANINF a paradoxalement ravivé les interrogations. L’omniprésence d’Involys dans les rouages de l’administration gabonaise rend les assurances institutionnelles insuffisantes aux yeux d’une opinion désormais plus attentive aux enjeux de souveraineté, de sécurité des données et de contrôle effectif des outils stratégiques de l’État.
En définitive, cette controverse révèle moins un désaccord sur des faits techniques qu’un malaise plus profond. Celui d’un État qui affirme sa souveraineté numérique tout en s’appuyant massivement sur des solutions étrangères pour en assurer le fonctionnement quotidien. Une contradiction qui, tant qu’elle ne sera pas clairement assumée et expliquée, continuera d’alimenter le doute.







