
Libreville, le 24 Février 2026 – (Dépêches 241). Au Gabon, accéder au crédit bancaire relève souvent d’un véritable parcours du combattant. Plusieurs obstacles se dressent face à ces clients en besoin croissant de financement. Taux d’intérêt élevés, conditions strictes, garanties exigeantes : pour de nombreux ménages et entrepreneurs, financer un projet devient un défi presque insurmontable. De Douala à Libreville, l’une des contraintes du financement s’appelle taux d’intérêt. Des écarts significatifs entre deux pays partageant pourtant la même monnaie.
Derrière ces écarts se cache une mécanique complexe, faite de risques économiques, de contraintes structurelles et de fragilités institutionnelles. Loin des idées reçues sur une simple « cherté » imposée par les banques, la constitution des taux d’intérêt obéit à une véritable pyramide, quelquefois inconnue par le consommateur, où chaque étage renchérit progressivement le coût du crédit.
Dans cet entretien exclusif, nous nous sommes rapprochés des acteurs même du crédit au Gabon, entre banque, microfinance etc, Monsieur Fieldere Lewis BACHAMA, financier, gérant associé du cabinet LPB Conseils et Stratégie et ancien Responsable de la Direction Crédit et Risque de l’une des plus grandes institutions de microfinance de la place gabonaise, décrypte pour nous en Cinq questions, les ressorts d’un crédit bancaire onéreux, analyse les facteurs qui pèsent sur les emprunteurs et esquisse les pistes indispensables pour espérer, à terme, une baisse durable des taux.
Dépêches 241 : Le récent rapport de la BEAC relance de vif débat sur le coût du crédit en Zone CEMAC. Il en ressort que le Gabon est le pays qui facture le plus en matière de taux d’intérêt ; pourquoi le crédit bancaire est-il nettement plus cher au Gabon que dans les autres pays de la CEMAC ?
Fieldere Lewis BACHAMA : Le niveau élevé du crédit bancaire au Gabon s’explique avant tout par une accumulation de risques, bien plus que par une simple décision commerciale des banques comme on a pu le lire çà et là sur les réseaux sociaux. La différence est abyssale, cela est encore plus difficile à accepter par les consommateurs quand des pays qui partagent la même monnaie, la même banque centrale, présentent des écarts aussi importants. Le cas de notre pays,qui est le plus cher en zone CEMAC en matière de crédit avec une moyenne de facturation à 16,47% et le Cameroun qui est le moins disant avec une moyenne de 8,26% nous interpelle forcément. Mais, d’entrée de jeu, il nous faut rétablir les faits, il faut savoir déjà que nos économies(en parlant de ces deux pays) présentent des profils de risque très différents.
Au Gabon par exemple, notre économie reste fortement dépendante de certains secteurs clés, avec une part importante d’activités informelles et une base de clientèle relativement étroite. Cette configuration n’est pas à notre avantage, puisqu’elle accroît le risque de non-remboursement (non maîtrise de la base clientèle), ce que les banques intègrent directement dans leurs taux sous forme de prime de risque. À cela s’ajoutent des coûts structurels élevés et une visibilité économique limitée à long terme. Le taux de crédit devient ainsi le reflet du risque global de l’environnement économique, et non uniquement celui du profil individuel de l’emprunteur. Les mêmes risques existent au Cameroun, mais à moindre mesure, ils présentent une économie comparée à la nôtre beaucoup plus diversifiée et une asymétrie de l’information mieux maîtrisée.
Dépêches 241 : En parlant justement de l’appartenance à la même banque centrale, quel est alors le point de départ commun à tous les pays de la zone CEMAC dans la formation des taux d’intérêts pratiqués par les banques ?
FLB : Le point de départ commun à toutes ces banques est le coût de l’argent. L’argent à un coût et c’est cette notion qui n’est pas toujours assez claire pour les clients. Pour pouvoir proposer du crédit aux clients, les banques s’endettent d’une part et d’autre part, elles collectent de l’épargne auprès des clients en capacité d’épargne. L’endettement des banques se fait principalement auprès de la banque centrale, elles sont donc aussi client d’une autre banque, et le taux auquel les banques se refinancent auprès de la BEAC ou même sur le marché interbancaire c’est cela qu’on appelle le coût de l’argent.
Ce coût va constituer un socle incompressible dans la construction du taux de crédit destiné à la clientèle. Aucune banque, qu’elle soit au Gabon, au Cameroun ou ailleurs dans la CEMAC, ne peut prêter durablement en dessous du niveau pour lequel elle s’est elle-même endettée sans mettre en péril son équilibre financier. Et pour notre zone monétaire, le coût de cet argent est fixé à 4,75%. C’est ce qu’on appelle dans le jargon, le taux directeur, ce taux influence directeur les taux de crédit et même d’épargne que les banques proposent au client. Il suit un peu la logique du marché, si les prix augmentent par exemple, la banque aura tendance à augmenter le taux directeur dans le but de contrôler l’inflation et à contrario, si l’économie ralentit, la banque centrale pour stimuler l’économie va diminuer le taux directeur.
Ce coût est identique pour tous les pays de la zone. C’est donc en partant de ce taux que chaque pays adaptera le coût proposé à la clientèle en intégrant les risques propres à chaque économie nationale et à chaque profil de client.
Dépêches 241 : On va s’intéresser au profil du client justement, qu’est-ce que la banque va regarder qui peut bien expliquer toutes ces différences ?
FLB : Vous savez, quand quelqu’un vous prête de l’argent, elle espère principalement et avant tout être remboursé, quel que soit si vous travaillez ou pas. C’est cela même le principe. Le risque de crédit est le cœur de la pyramide de facturation du crédit et le principal facteur de différenciation des taux. Lorsqu’une banque va analyser une demande de crédit, elle cherchera principalement d’abord à mesurer la probabilité de remboursement. Cette analyse va porter sur la stabilité des revenus, le secteur d’activité, l’historique bancaire du demandeur, son niveau d’endettement et la qualité de l’information financière disponible. Dans notre pays, ce risque est jugé trop élevé, notamment en raison d’un taux d’impayés significatif et d’une information financière parfois insuffisante, comparé par exemple à la zone UEMOA, où, ils ont des mécanismes de notation de la qualité de l’emprunteur avec le notamment le BIC (le Bureau d’Information du Crédit) qui va d’ailleurs très prochainement débuter ses activités en CEMAC ; c’est une bonne nouvelle les établissements de crédit.
Pour se protéger de toute cette asymétrie d’information, la banque va appliquer une prime de risque, qui peut ajuster le taux de plusieurs points à la hausse, parfois entre +3% et 8%.C’est cette prime-là qui explique une grande partie de l’écart entre le Gabon et des pays comme le Cameroun, où le risque est mieux mutualisé grâce à un marché plus vaste et plus diversifié.
Dépêches 241 : Il n’y a-t-il que le risque client ?
FLB : Ah non, pas du tout, Plusieurs autres facteurs vont s’ajouter à la prime de risque. On parle souvent de la durée du crédit, par exemple, qui joue un rôle important : plus le financement est long, plus l’incertitude augmente, ce qui entraîne un ajustement progressif du taux, compris à peu près entre 0,5% et 3%. Dans notre environnement, la stratégie d’endettement proposée par les banques est plutôt court termiste.
Il y a aussi les charges fixes des banques, au vu du faible taux de bancarisation nationale environ 30% (sur la population active), le portefeuille clientèle des banques et autres institutions est donc très limité, et il faut justement répartir ces charges là sur un volume de crédits limité, cela vient donc renchérir le coût du crédit. A cela, viennent s’ajouter les garanties, difficile à obtenir pour les banques, mais contrairement aux autres, les garanties ont plutôt un effet d’atténuation ou devrais-je dire devraient avoir un effet d’atténuation du coût. Ce qui va venir renchérir le crédit en parlant des garanties est plutôt le fait qu’elles n’offrent pas toujours une exécution rapide au vu de la complexité du cadre juridique. Enfin, on pourrait aussi parler des contraintes réglementaires imposées par la COBAC, bien qu’essentielles pour la stabilité du système, elles immobilisent une bonne partie des ressources et augmentent indirectement le coût du crédit.
Dernièrement, la COBAC a relevé par exemple le niveau du capital social des banques et des établissements financiers respectivement à 25 milliards et 4 milliards. Tout en imposant aux banques et autres des capitaux propres au moins égaux à 4,5% des risques pondérés nets et des fonds propres au moins à 6% sur l’ensemble de ces risques. Ce qui veut dire en fait que les banques doivent toujours disposer au minimum d’argent leur appartenant réellement afin de pouvoir faire face aux différents risques liés aux crédits et aux autres opérations financières.
Dépêches 241 : Que faut-il faire alors pour espérer une baisse durable des taux de crédit ?
FLB : Déjà, il faut savoir qu’une baisse durable des taux ne peut pas être obtenue par une simple injonction. Cette baisse devra passer nécessairement par une réduction structurelle du risque (c’est déjà une bonne chose que le BIC arrive dans notre zone). Il nous faut une amélioration significative du climat des affaires, un cadre juridique solide pour garantir une meilleure sécurisation des garanties, un renforcement de l’information financière et une réduction du taux d’impayés. Il est également essentiel d’élargir la base économique et bancaire, et là, je m’adresse particulièrement aux banques et autres institutions, il faut impérativement réduire le désert bancaire, grossir le portefeuille de bancarisé afin de mieux mutualiser les risques et réduire les coûts unitaires. Le consommateur de crédit doit aussi prendre conscience et faire preuve de responsabilité, un crédit nous engage et doit être remboursé. Le défaut de paiement doit venir d’une situation d’incapacité de paiement réelle et non d’un arbitrage volontaire du client, car en faisant cela, il met à mal tout le système.
En définitive, je pourrais dire que les taux de crédit ne pourront baisser que lorsque le risque baissera aussi. Le boutiquier du quartier n’offre pas les mêmes facilités de paiement à tous ces clients qui détiennent un cahier, pour certains il refusera complètement l’ouverture d’un cahier, pour d’autres, il réduira au maximum le montant pour lequel il s’expose. Pour que cela change, il faut que l’ensemble de sa clientèle rembourse ou dans son cas, paie ses dettes à temps.
Le taux de crédit n’est donc que le miroir de l’environnement économique dans lequel il s’inscrit.







