
Libreville, le 23 mars 2026-(Dépêches 241). Fidèle à ses analyses perspicaces, Owone Nguema, enseignant de philosophie au Lycée Technique National Omar Bongo, jette dans cette tribune un regard sur la journée de l’enseignant célébrée le 23 mars de chaque année. Sans volonté de noircir aux gros traits le système éducatif gabonais, il dresse avec lucidité ses nombreux manquements, non sans relever la forme de perversité qui s’empare progressivement de cette journée, où ces sculpteurs d’âmes sont psalmodiés le temps de quelques heures, et ignorés le reste de l’année.
« En ce qui concerne cette année, on peut le dire sans aucune hésitation : la journée de l’enseignant est une mascarade dont l’éclat factice ne peut pas objectivement masquer la misère d’une profession livrée à elle-même. Cette année encore, peut-être que les mêmes discours emphatiques fleuriront sur les estrades officielles, tandis que les caméras immortalisent des cérémonies où les enseignants reçoivent des gerbes de fleurs et des éloges compassés.
Mais à peine les projecteurs éteints que nous retournerons bien à la réalité crue de nos salles de classe souvent délabrées et à nos situations administratives non améliorées : salaires qui ne suivent pas l’inflation, absence d’avancement, etc. Ce faisant, cette célébration opère comme une anesthésie collective : un jour pour dire « merci », et 364 jours pour oublier que ces mêmes fonctionnaires peinent à joindre les deux bouts.
De la sorte, cette journée prend des allures de parodie tragique lorsqu’on la confronte à la crise silencieuse qui ronge encore actuellement notre système éducatif. Nous le savons tous, il ne s’agit pas d’un simple mécontentement corporatiste, mais d’une lente asphyxie institutionnelle : manque chronique de motivation, dégradation des conditions de travail, précarisation accrue des contractuels.
L’État affiche des chiffres « fabriqués » comme des trophées, alors que les couloirs manquent de surveillants et que les fournitures pédagogiques restent à la charge des professeurs. Célébrer la journée de l’enseignant dans un tel contexte relève dès lors de l’oxymore. C’est vouloir honorer une fonction que l’on dépouille sciemment de ses moyens et de sa reconnaissance sociale, comme si l’on félicitait un nageur de son courage tout en lui retirant son gilet de sauvetage en pleine mer.
Au fond, cette journée insipide donne à voir la perversité d’un système qui utilise la symbolique pour esquiver sa responsabilité politique. En faisant de la célébration un substitut à la considération véritable, notre État entretient une ambiguïté : celle d’un hommage qui dispense d’agir. On félicite les enseignants pour leur résilience sans jamais interroger les raisons qui les obligent à l’être.
On les magnifie en héros du service public tout en les abandonnant à une dégradation programmée de leur statut. Tant que cette célébration ne sera pas suivie d’actes concrets ; revalorisation indiciaire, allègement des classes, réhabilitation du bâti scolaire par exemple, elle restera ce qu’elle est : un décor de cinéma planté sur les ruines d’une promesse républicaine toujours non tenue »
Owone Nguema
Enseignant de philosophie et Libre penseur







