
Libreville, le 9 avril 2026-(Dépêches 241). Après la promulgation par ordonnance du nouveau Code de la nationalité, qui a suscité de vives critiques contre le gouvernement, une autre étape vient d’être franchie. En effet, le 26 février dernier, toujours par le président de la République, chef de l’État, chef du gouvernement, Brice Clotaire Oligui Nguema, a également été promulguée l’ordonnance n°0011/PR/2026 du 26 février 2026 portant réglementation de l’usage des réseaux sociaux. Fait majeur de ce texte, les administrateurs, créateurs de groupes et de pages sur les réseaux sociaux et autres plateformes numériques sont désormais les seuls responsables pénalement des publications jugées illicites sur lesdits groupes. Une situation qui dénote une dérive autoritaire outrancière des autorités gabonaises, lesquelles semblent vouloir imposer un musellement par tous les moyens, à travers des mécanismes légaux d’apparence.
Si, au début de la transition, les autorités semblaient s’accommoder d’une tolérance de façade, que l’on peut désormais qualifier d’hypocrite, dans un but purement électoraliste, l’avènement de la Vè République paraît déterminé à mettre fin à cette illusion. Ces derniers temps, les signes en ce sens se sont multipliés. Outre le Code de la nationalité, particulièrement polémique et controversé, qui a déchaîné les passions au sein de la classe politique gabonaise, le gouvernement s’en prend désormais, sans surprise, à la liberté d’expression avec la promulgation de cette nouvelle ordonnance.
Sous couvert d’une réglementation de l’usage des réseaux sociaux, et consécutivement à leur suspension par la Haute Autorité de la Communication (HAC), le gouvernement dissimulerait une volonté pernicieuse de contrôler et de restreindre la liberté d’expression des populations. Convaincu d’avoir réussi à museler le peuple à travers des marches revendicatives systématiquement interdites, les nouvelles autorités semblent désormais faire front commun pour s’attaquer au dernier espace où les Gabonais pensaient encore pouvoir s’exprimer librement: la toile.
Certes, le texte évoque, de manière dilatoire, une reconnaissance professionnelle des créateurs de contenus sur les réseaux sociaux et interdit l’accès à ces plateformes aux adolescents de moins de 16 ans. Mais ces éléments ne seraient que décoratifs, les ornements. Car, à l’observation de la gestion du pays depuis les événements du 30 août 2023, il ne fait guère de doute que l’objectif recherché par les autorités, derrière cette réglementation supposée, consiste à entraver la libre parole dans l’espace public gabonais. Ce texte, à dire vrai, sous les faux airs de protection, arbore tous traits de caractère d’une mise sous surveillance des citoyens.
L’article 11 de ce texte est particulièrement révélateur à cet égard. Il dispose que : « L’administrateur de pages ou de groupes constitués sur un réseau social ou une plateforme numérique en ligne engage sa responsabilité pour la diffusion, la publication ou le partage de contenus à caractère illicite sur lesdits groupes. » Ainsi, sur fond d’une responsabilité pénale présumée, le gouvernement fait des créateurs ou administrateurs de groupes, à la fois ses gardes-fous non rémunérés et les bouc émissaires d’une stratégie de musèlement sociale et numérique que l’opinion pensait d’un autre temps. Et pour ne rien arranger, comme pour le Code de la nationalité, les auteurs du texte se sont à nouveau arrogé le droit exclusif de déterminer ce qui serait considéré comme illicite ou non. La ruse est finaude mais elle est également perverse.
Sous le vernis d’un encadrement juridique destiné à assainir les contenus publiés sur les plateformes numériques, ce texte manifeste en réalité la volonté des pouvoirs publics de s’ériger en directeurs de conscience. L’objectif semble clair : empêcher, par tous les moyens possibles, les critiques à l’encontre du gouvernement. Sans dissimulation aucune, à travers cette ordonnance, les autorités s’invitent sans autorisation dans la vie privée des citoyens. D’autant que ce qui se dit ou se partage dans un groupe, notamment sur WhatsApp, Messenger ou Facebook, relève exclusivement de l’intimité des participants. Dans ces conditions, cette intrusion gouvernementale ne saurait être perçue autrement que comme une volonté d’épier les citoyens et d’imposer un narratif en décalage flagrant avec la réalité.
Ainsi, les Gabonais, malgré l’ampleur de leurs souffrances quotidiennes, devraient les subir sans mot dire, tout en acclamant aveuglément l’absence d’efforts des gouvernants. Ce en l’absence totale de la démocratie pourtant vantée à chaque discours par les autorités, et l’état de droit vulgaire slogan qui se meurt un peu plus chaque jour.
La promulgation de ce texte par ordonnance est d’autant plus révélatrice que même certains soutiens habituels du pouvoir s’étonnent de l’énergie colossale déployée pour réglementer les plateformes numériques. Pendant ce temps, peu d’efforts, sinon aucun effort ne semble être consenti pour endiguer le phénomène endémique du chômage des jeunes, pourtant au cœur des promesses de campagne et du projet de société du président de la République.
À en croire certains observateurs de la vie politique gabonaise, cette loi n’est pas seulement un dévoilement assumé de la vision autocratique du pouvoir actuel, c’est une exhumation presque sarcastique de la peur, de la crainte d’un géant au pied d’argile qui donne l’impression de ne reposer sur aucun fondement solide. Ainsi, après s’être dévoyé à mondiovision en faisant croire qu’il y avait des pourparlers entre le gouvernement et les responsables du groupe Meta et de TikTok, dans l’optique de contraindre ces derniers à modifier leurs réglementation dans l’espace numérique gabonais, les autorités gabonaises, toute honte bue, ne possédant aucun levier stratégique, ont dû se résoudre à élaborer une loi sur mesure, pour se protéger contre les mécontentement des gabonais.
Mieux encore, le gouvernement semble s’être précipité pour promulguer ce texte, alors qu’il s’était engagé, au lendemain de la suspension des réseaux sociaux sur l’ensemble du territoire national par la HAC, à mettre en place une commission nationale inclusive chargée d’élaborer un cadre juridique consensuel dédié à l’usage des réseaux sociaux. En contournant cet engagement, le gouvernement dont les promesses non tenues sont désormais légion semble assumer une gouvernance faite de mensonge, de tromperie, de ruse et de félonie.
À travers cette nouvelle réglementation, les autorités gabonaises franchissent un cap préoccupant dans le contrôle de l’espace public numérique. Sous prétexte d’encadrement juridique, c’est en réalité la liberté d’expression qui se retrouve fragilisée, voire menacée. En substituant la contrainte au dialogue et l’unilatéralisme à la concertation, le pouvoir prend le risque d’accentuer la fracture entre gouvernants et gouvernés, au détriment d’un climat démocratique déjà mis à rude épreuve.







