Gabon: Oligui Nguema, démocrate en parole et autocrate en action ?

La suspension des réseaux sociaux, une censure constitutionnellement injustifiable qui acte le retour des vieux démons du pouvoir absolu ? © Dépêches 241

Libreville, le 24 février 2026 – (Dépêches 241). En arrivant au pouvoir à la suite du coup d’État d’août 2023, Brice Clotaire Oligui Nguema, alors Président de la Transition, se présentait aux Gabonais comme un véritable démocrate dans l’âme. À l’occasion, il ne manquait pas pour justifier sa prise de pouvoir, de rappeler les dérives autoritaires de celui qu’il venait de déposer, Ali Bongo Ondimba. Pourtant, élu Président de la République aujourd’hui, il semble désormais en conflit ouvert avec les principes et valeurs démocratiques vantés avec ardeur hier: hostilité assumée aux grèves, arrestations et emprisonnements des journalistes, des syndicalistes et d’acteurs politiques, très souvent en violation des procédures pénales élémentaires. 

Aux aurores de la Transition, Brice Clotaire Oligui Nguema, l’actuel Chef de l’État, annonçait avec force et vigueur plusieurs réformes démocratiques, en opposition au régime avilissant Bongo-PDG. Aussi, s’adressant à la presse, avait-il lancé ce qui suit: « N’ayez pas peur. La presse c’est le quatrième pouvoir. Nous allons vous rendre vos lettres de noblesse. Faites votre travail. Faites-le bien ». Par ces mots, le Président de la Transition entendait marquer le coup, envoyant ainsi le message d’une expression définitivement libérée et plus que par le passé, démocratique et plurielle. 

Les premières alertes.. 

Cette image de démocrate semble ne pas avoir résisté, à l’épreuve du pouvoir, à l’épreuve du temps et à la nature même de l’homme. Aux premières heures de la Transition, le Général-Président affichait déjà son intolérance aux mouvements d’humeur. Les premières victimes étaient les syndicalistes de la Société d’Énergie et d’Eau du Gabon (SEEG).  En menaçant d’aller en grève et de plonger les ménages gabonais dans l’obscurité, Oligui Nguema brandissait déjà la menace. « Il ya des personnes qui n’ont manifestement pas encore compris que nous sommes dans un état d’exception. Que ces agents grévistes qui menacent de mettre les Gabonais dans le noir coupent l’éctricité et on verra », avait-il d’abord déclaré. 

Restant sur sa volonté de ne tolérer aucun mouvement de grève en cette période dite « exceptionnelle », Oligui Nguema avait ajouté que « ces gens n’ont pas encore compris qui est le CTRI. Les Gabonais souffrent, ils n’ont pas d’eau dans leurs robinets mais des syndicalistes et des grévistes veulent plonger les populations dans le noir. Qu’ils coupent le courant et je verrai là où ils seront », avait-il menacé. 

Une tendance qui se confirme ?

Comme les syndicalistes de la SEEG, un autre Gabonais a lui aussi essuyé le courroux de l’actuel Chef de l’État. À Moanda, Gaëtan Ayami, représentant des habitants du quartier Lekolo 2 impactés par un projet de la Comilog, a également été rasé du crâne, et séjourné dans un lieu de détention pendant des jours, après avoir porté la voix des populations qui contestaient le modèle de maison construites par la filiale du groupe Eramet, dans cette petite ville du Sud-Est du pays. 

Désormais en Cinquième République, supposément restaurée, le nouveau régime tend toujours à se signaler par sa propension à exercer le pouvoir sans limites constitutionnelles ni contrôle institutionnel. En clair, l’actuel pouvoir s’illustre par sa tendance à utiliser des discours aux apparences démocratiques, mais dans les faits cherche à contrôler l’action des médias, des syndicalistes et des opposants politiques. 

Dans l’histoire politique récente du Gabon, il est rare de trouver des traces de l’arrestation ainsi que de l’emprisonnement des journalistes et syndicalistes: la Cinquième République a réussi cet exploit. En l’espace de quelques semaines, deux patrons de presse, Harold Leckat et Roland Olouba Oyabi ont été arrêtés dans des circonstances qui demeurent pour le moins troubles. 

Dernièrement, en lien avec la crise qui paralyse le secteur de l’éducation nationale, Marcel Libama et Simon Ndong Edzo, deux figures emblématiques du syndicalisme ont été arrêtées et placées en détention préventive à la prison centrale de Libreville, toujours dans des circonstances particulièrement floues. 

La suspension des réseaux sociaux: un autre indicateur des restrictions des libertés ? 

Sous le couvert d’une lutte supposée contre la prolifération des contenus « conflictogènes » menaçant la paix sociale et l’unité nationale, le Gouvernement de la Cinquième République, via une de ses institutions, la Haute Autorité de la Communication en l’occurrence, a décidé de la suspension des réseaux sociaux. Une décision qui a suscité indignation et colère dans l’opinion publique nationale et internationale. 

La décision est d’autant plus contestable aujourd’hui qu’elle se trouve en contradiction avec une disposition constitutionnelle claire, notamment l’article 14 de la loi fondamentale qui dispose que : « l’État garantit aux citoyens l’égal accès à l’information. Toute personne a droit à la liberté d’opinion, d’expression, de communication et de presse. Elle exerce son droit à l’accès et à la diffusion de l’information quel qu’en soit le support », précise la Constitution. 

L’article 14 piétiné : la liberté d’expression en sursis ? 

En clair, la suspension des réseaux sociaux constitue une violation manifeste et frontale de l’article 14 de la nouvelle Constitution gabonaise, pourtant présentée comme l’aboutissement d’un processus de refondation démocratique. En privant arbitrairement les citoyens de leurs principaux canaux d’expression, d’information et de communication, l’État ne se contente pas de restreindre une liberté fondamentale : il la nie. 

Cette décision rompt avec l’esprit et la lettre de la loi fondamentale, laquelle consacre sans ambiguïté le droit de chaque citoyen à accéder à l’information, à la diffuser et à communiquer librement, quel qu’en soit le support. En suspendant les plateformes numériques, devenues aujourd’hui des espaces centraux du débat public, le pouvoir viole un pilier essentiel de l’État de droit.

Du contrôle de l’information à la confiscation du débat public

Cette mesure s’inscrit, par ailleurs, dans une dynamique plus large de durcissement autoritaire du régime. En substituant la coercition au dialogue, la restriction à la régulation et la répression à la concertation, le pouvoir d’Oligui Nguema donne à voir les traits caractéristiques d’un exercice autocratique du pouvoir. L’argument de la préservation de la paix sociale, souvent invoqué, apparaît alors comme un prétexte commode pour justifier un contrôle accru de l’espace public et une neutralisation progressive des contre-pouvoirs.

Ainsi, la suspension des réseaux sociaux, loin d’être un simple acte administratif, constitue un révélateur politique majeur. Elle met en lumière l’écart grandissant entre le discours démocratique initial et la pratique réelle du pouvoir. Elle confirme surtout que la Cinquième République, pourtant née sous la promesse d’une rupture avec les méthodes du passé, semble renouer avec les vieux réflexes autoritaires, au mépris des libertés publiques, de l’État de droit et des engagements constitutionnels solennellement proclamés.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*