
Libreville, le 21 Mai 2026 – (Dépêches 241). Il y a des phrases qui sonnent comme des insultes. Non parce qu’elles sont grossières, mais parce qu’elles sont faussement serties dans le velours du progrès, faussement adressées à un peuple que l’on prétend servir. Sur un média français, Théophane Nzame Biyoghe, porte-parole de la Présidence de la République, a livré cette sentence avec l’aplomb des certitudes fabriquées : « Tout est en train de changer dans la vie des Gabonais. » À l’heure où des compatriotes élisent domicile dans des stades et dorment sous des abris de fortune, cette déclaration n’est pas une maladresse. C’est une provocation.
À dire vrai, il faudrait un certain courage, ou une indifférence consommée, pour tenir de tels propos devant une caméra, alors que le Gabon figure parmi les cinq pays africains enregistrant le taux de chômage le plus élevé du continent. Il faudrait en outre, une audace proprement stupéfiante pour parler de changement quand 94 % des marchés publics continuent d’être passés de gré à gré, chiffre que le conseil des ministres lui-même n’a pas contesté.
Le mensonge habillé en bilan
Il faudrait, enfin, une déconnexion absolue d’avec les réalités ordinaires pour évoquer l’amélioration des conditions de vie, alors que 75 % des prélèvements parafiscaux imposés aux opérateurs économiques échappent au Trésor public, que la CNAMGS agonise, que le système sanitaire se délite dans une impuissance que plus aucun communiqué officiel ne parvient à masquer.
Ces vérités ne sont pas des imputations militantes, elles émanent du secrétariat général du gouvernement lui-même. Quand le porte-parole de la Présidence choisit de les ignorer pour parler de « changement », on ne fait pas de la communication. On fabrique du mensonge.
Une rhétorique familière, un serviteur fidèle à lui-même
En soi, que peut-on attendre, au fond, de Théophane Nzame Biyoghe ? L’homme n’est pas un inconnu dans l’exercice périlleux de l’embellissement du réel. Porte-parole d’Ali Bongo Ondimba hier, porte-parole de Brice Clotaire Oligui Nguéma aujourd’hui, il a traversé la rupture du 30 août 2023 avec une agilité que l’on aurait tort de confondre avec une conversion. Il a simplement changé de maître sans changer de méthode.
La rhétorique est identique, on nie, on enjolive, on projette vers des lendemains prometteurs pour mieux escamoter les réalités aujourd’hui insupportables. C’était la grammaire du régime déchu. C’est, hélas, celle que l’on entend encore aujourd’hui dans la Ve République. Les Gabonais, dont la mémoire est plus longue qu’on ne le croit, ne sont pas dupes de cette continuité-là. Ils savent reconnaître, sous le vernis d’une Transition et d’un pseudo changement, les tics de langage d’un système qui n’a jamais eu pour vocation première de leur dire la vérité.
Une parole qui dessert Oligui Nguéma, celui qu’elle prétend défendre
Il serait naïf de croire que ce type de discours renforce la crédibilité du Président de la République. C’est exactement l’inverse qui se produit. Lorsqu’un peuple qui manque d’eau dans ses robinets, qui compose chaque jour avec les coupures d’électricité devenues quasi-chroniques, qui attend encore les marchés publics de 150 millions promis aux PME gabonaises, lorsque ce peuple-là entend son chef de l’État représenté par quelqu’un lui assurant que « tout change », il ne ressent pas de la gratitude. Il ressent du mépris.
Et le mépris, en politique, a ceci de dangereux qu’il creuse des fossés que nul discours ultérieur ne peut combler. Envoyer sur des plateaux étrangers un porte-parole prêcher une réalité inventée, c’est non seulement insulter les Gabonais, dont certains dorment dans la rue et dans des stades après que leurs demeures ont été rasées par les machines du régime, c’est surtout précipiter l’érosion d’une confiance déjà sévèrement entamée. Oligui Nguéma n’a pas besoin de laudateurs. Il a besoin, si tant est qu’il aspire à gouverner durablement, de conseillers assez honnêtes pour lui dire que le réel ne se décrète pas.
L’indécence a un nom
Par pudeur. Par égard pour les souffrances concrètes, quotidiennes, silencieuses du peuple gabonais, il y a des affirmations que la décence commande de ne pas formuler. « Tout est en train de changer dans la vie des Gabonais » est de celles-là. Non parce qu’aucun progrès n’est visible nulle part, mais parce que la démesure entre la formule et la réalité vécue tient de l’outrage. Quand les Fondations des épouses du Chef de l’État sont généreusement dotées de fonds publics tandis que des administrations essentielles manquent de l’élémentaire, quand l’état de droit se rétrécit à vue d’œil, quand la démocratie recule sans que la prospérité promise ne vienne compenser le sacrifice des libertés — alors oui, cette phrase est une provocation. Elle appartient à cette rhétorique de l’indécence que les Gabonais ont appris à reconnaître et à rejeter. Qu’on veuille bien la leur épargner.
Les Gabonais portent déjà le poids écrasant d’une souffrance quotidienne, celle du lendemain incertain, de l’hôpital défaillant, de l’eau absente et de la lumière qui s’éteint. Ils n’ont que faire d’un surcroît d’indécence. À cette souffrance-là, la seule réponse digne est la vérité. Pas la com’. Pas le ménagement des égos. Pas ces formules creuses énoncées sur des plateaux étrangers pour un public qui ne vivra jamais ce que vit le Gabonais ordinaire. On peut gouverner mal, l’histoire des nations en est peuplée. Mais ajouter l’irrespect à l’échec, l’insulte à la misère, c’est une faute d’une autre nature. C’est une faute morale. Et pour celle-là, les peuples n’oublient pas.







