Suspension des réseaux sociaux: La HAC a décidé, dit-on, mais alors pourquoi tout l’exécutif était-il monté au front ?

Quand le porte-parolat de la présidence plaide à Paris une mesure que le président dit ne pas avoir prise © Dépêches 241

Libreville, le 9 juin 2026-(Dépêches 241). Depuis la mi-février 2026, les Gabonais vivent sous cloche numérique, coupés des réseaux sociaux par une décision officiellement attribuée à la Haute Autorité de la Communication (HAC). En théorie, un organe régulateur indépendant, agissant souverainement. En pratique, une mesure dont l’exécutif a assuré la promotion, la défense et même la prolongation administrative  avant de s’en distancer avec une désinvolture qui confine à l’indécence, dès lors que les critiques se font entendre.

Et c’est bien là le paradoxe sidérant que l’on observe après la sortie du Président sur  France 24. Il serait utile de rappeler, pour ceux qui auraient la mémoire courte, que la suspension des réseaux sociaux n’a pas été vécue comme une décision étrangère à l’exécutif. Bien au contraire. D’ailleurs, récemment, le gouvernement a pris une ordonnance pour encadrer et réguler le secteur numérique, lui conférant ainsi un cadre juridique d’ensemble dans lequel s’inscrit, de façon évidente, la décision de la HAC. On ne prend pas d’ordonnances pour accompagner une mesure dont on se désolidarise et dont on dit être étranger. 

Quand l’exécutif portait haut l’étendard de la suspension 

Mais ce n’est pas tout. Au plus fort des critiques internationales, lorsque des voix se sont élevées un peu partout pour dénoncer cette restriction des libertés numériques, c’est bien le porte-parole de la Présidence de la République qui a été dépêché sur les plateaux de télévisions françaises pour défendre la mesure. Dans les faits, on ne mobilise pas le porte-parole de la présidence, le visage institutionnel du chef de l’État, pour justifier une décision dont on n’est ni l’auteur ni le solidaire. Ce serait absurde. Ce serait même une faute protocolaire grave.

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Plus éloquent encore, le ministre de la Communication, membre de plein droit du gouvernement, a communiqué abondamment sur cette suspension, la justifiant, la contextualisant, en assumant publiquement les contours. Et c’est ce même ministre de la République, pas un fonctionnaire de la HAC, pas son président, pas son bureau, qui a pris la parole pour annoncer solennellement le retour progressif d’internet au Gabon. Quand le gouvernement annonce la levée d’une mesure, c’est qu’il en est l’auteur. La logique élémentaire ne souffre pas d’exception à Libreville comme ailleurs.

Le Grand écart présidentiel 

C’est dans ce contexte limpide qu’il faut replacer les déclarations du Président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, lors de son interview accordée à France 24. Interrogé sur la suspension des réseaux sociaux, le chef de l’État a affirmé, avec un aplomb confondant, que cette mesure n’émanait pas de l’exécutif, se réfugiant derrière la séparation des pouvoirs et l’autonomie de la HAC.

On admirera la cohérence. D’un côté, un porte-parole de la présidence qui voyage à Paris pour défendre la mesure dans les médias. De l’autre, un président qui dit n’y être pour rien. D’un côté, un ministre du gouvernement qui annonce en grande pompe la fin de la suspension. De l’autre, un chef d’État qui assure que c’est une autre institution qui décide. D’un côté, une ordonnance signée de l’exécutif pour structurer le cadre réglementaire. De l’autre, une main innocente qui se lève : « Ce n’est pas moi. »

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Ce niveau d’incohérence ne relève plus du simple écart de communication. Il relève d’une stratégie délibérée, celle d’un pouvoir qui veut jouir des bénéfices politiques d’une décision, le contrôle de l’espace numérique, la censure et la mise au pas d’une parole critique,  tout en refusant d’en porter le poids moral et politique devant l’opinion nationale et internationale. 

La séparation des pouvoirs, cet alibi à géométrie variable 

La référence à la séparation des pouvoirs, brandie par le Président de la République comme un bouclier, mérite qu’on s’y attarde un instant. Principe fondamental de tout État de droit, la séparation des pouvoirs est un mécanisme de protection des citoyens contre l’arbitraire du pouvoir exécutif. Elle n’a jamais été conçue pour permettre à un exécutif de mener une politique, d’en assumer la communication, et de s’en défausser opportunément sur un organe régulateur dès que les vents tournent.

Invoquer la séparation des pouvoirs après avoir envoyé son porte-parole défendre la mesure sur France 24, TV5 Monde, RFI et ailleurs, c’est instrumentaliser un principe noble à des fins d’esquive. C’est utiliser l’État de droit comme paravent et non comme conviction. Et c’est précisément en cela que la posture est intenable. On ne peut pas se targuer d’un respect des institutions quand on les mobilise pour se couvrir, tout en les ignorant quand il s’agit d’en respecter les contre-pouvoirs et les conséquences réels.

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Dès lors, certaines questions s’imposent. Si cette mesure relevait exclusivement de la HAC, pourquoi le porte-parole de la Présidence a-t-il été dépêché sur plusieurs plateaux de télévision français pour en expliquer le bien-fondé ? Pourquoi engager la parole de l’institution présidentielle dans la défense d’une décision dont elle ne serait ni l’instigateur ni la garante ? 

Dans toute démocratie fonctionnelle, les porte-parole de la Présidence ne sont pas envoyés à l’international pour justifier des décisions auxquelles l’exécutif serait étranger. Une telle démarche traduit au contraire une solidarité politique et institutionnelle assumée. 

De la Grandeur et de la Responsabilité 

Il y a une vérité politique simple, que les grands dirigeants ont toujours su intégrer. On ne grandit pas en fuyant ses choix. On ne s’élève pas en désavouant ses propres porte-voix. On ne gagne pas en autorité en se désolidarisant, sous la pression, de décisions que l’on a soutenues, encadrées et défendues à la face du monde.

Assumer une décision contestée, expliquer sa logique, en défendre la nécessité ou en reconnaître les excès, voilà ce qui distingue un homme d’État d’un gestionnaire de l’opinion. Refuser de le faire, au contraire, c’est envoyer un signal dévastateur : celui d’un pouvoir qui navigue à vue, qui dit une chose et en fait une autre, qui mobilise ses relais quand cela l’arrange et les renie quand cela le dessert. 

Les Gabonais méritent mieux que ce grand écart permanent. Ils méritent un exécutif qui assume, qui explique, qui tranche et qui, le cas échéant, reconnaît s’être trompé. Car il y a infiniment plus de courage et de dignité à admettre une erreur de trajectoire qu’à s’enfoncer fièrement dans le décor, en faisant semblant que le décor, c’est la faute des autres.

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