
Libreville, le 16 Juin 2026 – (Dépêches 241). Le mardi 9 juin 2026, le Palais Rénovation a déroulé le tapis pour les responsables du groupe guinéen SONOCO, conglomérat fondé en 2004 par Mamadou Saliou Diallo, venu présenter au Président Brice Clotaire Oligui Nguema un projet de complexe avicole intégré visant 15 millions de poulets de chair par an. Belle ambition, beau discours. Mais à quelques encablures de là, à Méyang, un Gabonais bâtit depuis 2013 le même rêve, brique après brique, sans tapis rouge ni audience présidentielle. Il s’appelle Hervé Patrick Opiangah, et sa SOGADA produit déjà de la viande de porc, des œufs, des chips, et bientôt du poulet de chair. Alors la question, simple et gênante, s’impose : pourquoi aller chercher si loin ce que l’on a, depuis longtemps, sous la main ?
Depuis l’avènement de la Transition puis de la Ve République, le discours officiel ne varie guère : il faut « gaboniser » l’économie, donner leur chance aux opérateurs nationaux, cesser de faire de notre pays le réceptacle docile des appétits étrangers. Un discours noble, qui a suscité chez beaucoup l’espoir d’un changement réel de paradigme. Et voici qu’au moment précis où ce discours devrait trouver sa traduction la plus concrète, l’autosuffisance avicole, promesse phare pour janvier 2027, c’est un industriel guinéen, par ailleurs fort respectable, qui se voit reçu en grande pompe au Palais par Brice Clotaire Oligui Nguéma.
Le paradoxe d’une souveraineté à géométrie variable
Pendant ce temps, à Méyang, Hervé Patrick Opiangah, un capitaine d’industrie Gabonais, investit, construit, embauche, sans qu’aucun communiqué gouvernemental ne vienne saluer son audace. Faut-il en conclure que la valorisation des « champions nationaux », version Oligui Nguéma, se décline à la carte, au faciès et selon des critères que le commun des citoyens ne connaît pas ?
Il convient, à toute fin utile, de rappeler que la Sogada n’est pas une vue de l’esprit. Il ne s’agit pas ici d’un projet sur papier glacé, mais d’une réalité tangible. Depuis 2013, la SOGADA a injecté plus de 10 milliards de francs CFA dans des unités industrielles susceptibles, précisément, de tenir le pari du poulet de chair que le gouvernement veut produire localement dès Janvier 2027. Le 15 septembre 2025, de nouvelles unités bio-sécurisées ont été inaugurées, portant la production d’œufs de 35 000 à plus de 150 000 par jour, soit environ 54 millions par an, une performance sans précédent dans un pays qui importe encore l’essentiel de son alimentation.
SOGADA : le pari déjà engagé, les preuves déjà là
De nombreux Gabonais y travaillent déjà, et 200 emplois supplémentaires sont annoncés avec la montée en puissance de l’usine de poulet de chair, dont les travaux de viabilisation ont déjà été lancés à Meyang, dans la commune de Ntoum. À huit mois de l’échéance, quel autre acteur peut se prévaloir d’un tel niveau de préparation ? Dans un délai aussi court, comment un nouvel entrant, aussi expérimenté soit-il dans son pays d’origine, pourrait-il disposer des infrastructures, des réseaux logistiques, des ressources humaines et de la connaissance du terrain nécessaires pour relever un défi d’une telle ampleur ?
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À l’inverse, la SOGADA dispose déjà du foncier, des installations, des équipes et surtout d’une expérience acquise sur le terrain gabonais. Plus encore, l’entreprise a récemment lancé les travaux de son unité industrielle dédiée au poulet de chair, précisément pour répondre à la vision gouvernementale de souveraineté alimentaire. Dès lors, pourquoi contourner l’entrepreneur national qui a déjà commencé à faire ce que l’on demande aujourd’hui à d’autres de venir réaliser ? C’est là une interrogation d’une particulière profondeur qui invite du reste, au questionnement.
Les Champions Nationaux, principes républicains ou préférence sélective ?
La promotion des champions nationaux est-elle une politique publique ou une faveur accordée à certains et refusée à d’autres ? Car Hervé Patrick Opiangah, coche objectivement toutes les cases que l’État prétend vouloir encourager : entrepreneur gabonais, investisseur de long terme, créateur d’emplois, industriel engagé dans la transformation locale et acteur majeur de la diversification économique. Son groupe a injecté de sa propre bourse, et par le biais d’établissements de crédits privés, plusieurs milliards de francs CFA dans l’économie nationale, créé des milliers d’emplois et contribué à réduire la dépendance alimentaire du pays. Pourquoi alors cette impression persistante que l’homme, un Gabonais, est tenu à distance par le nouveau pouvoir des projets dont il a l’expertise ? Pourquoi cette difficulté à reconnaître et à accompagner un investissement local qui répond pourtant aux priorités affichées par les autorités elles-mêmes ?
Ces questions sont d’autant plus sensibles qu’elles touchent à la cohérence même de l’action publique. Hervé Patrick Opiangah est-il moins gabonais que d’autres ? Son engagement économique vaut-il moins que celui d’opérateurs étrangers ? Son investissement dans la construction d’une filière nationale mérite-t-il moins de considération que les promesses de groupes venus d’ailleurs ? Plus fondamentalement encore, quel message envoie-t-on aux investisseurs locaux lorsque ceux qui ont pris des risques, mobilisé des capitaux et cru au potentiel du pays se retrouvent marginalisés au moment où leurs expertises devraient être valorisées ?
Le gouvernement et Brice Clotaire Oligui Nguéma en premier, gagneraient à répondre clairement à ces interrogations. Car une nation qui affirme vouloir bâtir sa souveraineté économique ne peut durablement donner le sentiment que ses propres champions sont les derniers invités à la table du développement.
Un homme qui a choisi le Gabon, qui a investi au Gabon et qui pense d’abord aux Gabonais
Hervé Patrick Opiangah n’est pas un nouveau venu courtisant les faveurs du pouvoir. Ancien député de Mounana, entrepreneur de la première heure, il a publiquement et sans détour apporté son soutien aux militaires lors du tournant historique que le pays a connu, à un moment où la prudence aurait commandé à beaucoup de se taire ou de se ranger. D’autres, dans ce contexte, ont préféré sécuriser leurs strapontins ; lui a choisi de s’exposer pour le Gabon. Que cet engagement, conjugué à des années d’investissements productifs et créateurs d’emplois, ne lui vaille aujourd’hui ni reconnaissance, ni droit ou possibilité interroge légitimement. Le natif de Mounana serait-il devenu, aux yeux de ses alliés d’hier, un partenaire encombrant plutôt qu’un atout ?
La question que le gouvernement ne peut éluder
Loin de toute polémique stérile, il s’agit ici d’une question de cohérence et de responsabilité. Si l’État estime que le projet SONOCO est complémentaire, qu’il le dise et qu’il l’explique, mais il ne saurait, dans le même temps, continuer de regarder ailleurs lorsqu’un opérateur national, déjà engagé, déjà productif, déjà créateur d’emplois, attend simplement d’être considéré à la mesure de son apport. Car au-delà du cas Opiangah, c’est un signal qui est envoyé à tous les entrepreneurs gabonais : celui que l’audace, l’investissement patient et l’engagement patriotique pèsent moins, dans la balance, qu’un costume venu d’ailleurs et une audience bien orchestrée.
La Ve République s’est construite sur la promesse d’une rupture. Elle se doit, à présent, de montrer qu’elle sait aussi récompenser ceux qui, depuis longtemps, ont fait le pari du Gabon, par le Gabon, pour le Gabon et par les Gabonais.







