
Libreville, le 29 Juin 2026 – (Dépêches 241). 43 appartements à Dubaï. Des sociétés sur quatre continents. Un SUV Brabus à 230 millions de FCFA expédié du port d’Anvers. Et un directeur général du Budget en poste pendant toute cette période, rémunéré à moins de 1,1 million de FCFA par mois selon le barème officiel. Si les faits documentés par l’OCCRP et Le Monde dans le cadre d’OpenLux se confirment, la vraie question que pose l’affaire Andjoua n’est pas celle d’un homme. C’est celle d’un dispositif de contrôle, pléthorique sur le papier, défaillant dans les faits, qui a laissé prospérer pendant quatre ans un patrimoine de 8,6 milliards de FCFA à l’étranger, sans qu’aucune alarme ne se déclenche à Libreville.
La première ligne de défense porte le nom de Contrôle Général d’État (CGE). La structure existait depuis 2012 ; dès les premières semaines du 30 août 2023, le CTRI l’a recréée et renforcée par l’ordonnance n°0001/PR/2023, avant que le gouvernement n’adopte en janvier 2026 un décret précisant la composition du cabinet du Contrôleur général pour renforcer, selon le porte-parole Charles Edgar Mombo, « l’exercice continu, effectif et indépendant » de ses missions. Sur le papier, les agents du CGE disposent des mêmes prérogatives d’investigation que des officiers de police judiciaire. Ces peuvent contrôler les services centraux, auditer les ministères, évaluer la gestion des ordonnateurs de crédits. Sur le terrain, entre 2020 et 2023, aucun rapport public du CGE n’a jamais signalé d’anomalie patrimoniale concernant le directeur général du Budget en exercice. Ni autosaisine, ni saisine extérieure, ni résultat publié.
La deuxième ligne s’appelle la Cour des comptes, héritière depuis 1994 d’une chambre constitutionnelle autonome. Ses magistrats contrôlent l’exécution des lois de finances, sanctionnent les fautes de gestion, conseillent le gouvernement et le parlement. En décembre 2025, elle a eu le mérite de pointer 18,73 milliards de FCFA de crédits supplémentaires ouverts en 2024 sans justification dans le projet de loi de règlement transmis au parlement, un signal rare mais tardif. Car entre 2020 et 2023, la Cour des comptes n’a produit aucun rapport public sur la gestion de la Direction générale du Budget dont Andjoua avait la charge. Alors que des magistrats financiers étrangers tiraient la sonnette d’alarme sur les finances de leurs États respectifs, leurs homologues gabonais sont restés murés dans un silence que d’aucuns ont qualifié de complice face aux dérives budgétaires.
La troisième ligne est celle du Conseil d’État, juge de la légalité des actes administratifs, et théoriquement garant de la régularité des nominations et des actes de gestion publique. Son rôle dans la prévention de l’enrichissement illicite est indirect, il n’a pas vocation à contrôler le patrimoine des hauts fonctionnaires. Mais c’est précisément ce vide de compétence entre les institutions qui révèle l’architecture du problème : personne n’a juridiction explicite sur le carrefour entre fonction publique et accumulation privée à l’étranger. Le parlement lui-même, dont la commission des finances dispose théoriquement du droit d’audition des responsables budgétaires, n’a produit aucune interpellation publique sur la gestion d’Andjoua durant ses années à la tête du Budget.
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Au cœur du dispositif manquant se trouve la CNLCEI, Commission nationale de lutte contre la corruption et l’enrichissement illicite. Créée en 2003 avec l’appui du FMI et de la Banque mondiale, modifiée en 2021, elle est l’institution dont la mission est précisément de collecter les déclarations de fortune des hauts fonctionnaires, de détecter les écarts inexpliqués entre revenus officiels et patrimoine constaté, et de déclencher les poursuites. Elle existe depuis plus de deux décennies. Elle n’a abouti à aucun dossier depuis sa création, malgré des pouvoirs élargis.
Dès la nomination des membres du gouvernement, elle avait interpellé ces derniers sur l’obligation de déclaration de patrimoine, une demande semble-t-il ignorée, en dépit de l’instruction présidentielle d’engager des poursuites contre les contrevenants. En octobre 2024, le gouvernement a encore créé une Commission pour le Contrôle, l’Audit et la Vérification des participations et de la dette de l’État, chargée de couvrir la période 2018-2023. Une structure de plus. Pas un mécanisme de fond.
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En somme, c’est l’architecture d’ensemble qui est en cause. Gabon compte aujourd’hui : un CGE aux prérogatives théoriques étendues mais aux résultats publics quasi inexistants sur les dossiers patrimoniaux, une Cour des comptes à compétence budgétaire mais aveugle sur les enrichissements privés, un Conseil d’État limité à la légalité administrative, une CNLCEI inopérante depuis vingt ans, une CENTIF dont les signalements ne font l’objet d’aucune publication systématique et un contrôle parlementaire structurellement affaibli.
Ce millefeuille institutionnel crée l’illusion d’un État contrôlé tout en laissant béants les angles morts dans lesquels les patrimoines extérieurs des hauts fonctionnaires peuvent se constituer sans que rien ne s’emballe. Open Lux en a fourni la démonstration par l’exemple. La réforme réelle, déclarations de fortune vérifiables et publiques, CNLCEI dotée d’enquêteurs indépendants, croisement automatique avec la CENTIF et les données fiscales, coopération renforcée avec le GABAC, reste à écrire. Les institutions existent. La volonté de les rendre opérationnelles, elle, n’a pas encore produit de résultats mesurables.







