
Libreville, le 28 Juin 2026 – (Dépêches 241). Dans l’univers opaque de la commande publique gabonaise, certaines sociétés prospèrent dans l’ombre. 241 Corporation en est l’illustration parfaite. Cette entreprise enregistrée au Gabon, dont on ne connaît ni les actionnaires, ni le capital social, ni l’adresse précise, ni même le nom de son dirigeant dans les sources publiques disponibles, figure pourtant comme attributaire officiel d’un marché public de 640 869 053 FCFA, signé avec le ministère des Comptes Publics pour un service d’assurance multirisque aviation. Un contrat passé, sans surprise, par entente directe.
Ce qui interpelle d’emblée, c’est l’architecture du montage. Dans la fiche officielle publiée sur la plateforme de la Direction Générale des Marchés Publics (DGMP), 241corporation apparaît comme attributaire, tandis qu’ASSINCO SA est désignée comme la société prestataire. Autrement dit, c’est ASSINCO, filiale à 60% de BGFI Holding Corporation et leader incontesté du marché gabonais des assurances avec plus de 21% de parts de marché, qui réalise la prestation. Mais c’est 241corporation qui porte le contrat. Pourquoi cette interposition ? Quel rôle exact joue cet intermédiaire entre l’État gabonais et l’un des assureurs les plus puissants du pays ? À quel titre est-il rémunéré, et sur quelle marge ? Ces questions restent sans réponse publique.
La société elle-même est introuvable dans les sources ouvertes. Aucun registre accessible, aucune publication financière, aucune présence médiatique antérieure. Une page LinkedIn enregistrée au Gabon, et c’est tout. Pour une entité qui touche des centaines de millions de francs CFA sur fonds publics, cette invisibilité n’est pas anodine. Elle est, au contraire, caractéristique d’un profil d’entreprise conçu pour capter des marchés sans s’exposer au regard public, ce que les praticiens de la commande publique appellent, avec discrétion, une société-écran.
Ce marché s’inscrit par ailleurs dans un contexte systémique alarmant. En mai 2025, le Conseil des ministres gabonais lui-même reconnaissait que 93,25% des marchés publics, en valeur, avaient été attribués par entente directe au cours de l’exercice budgétaire 2025, soit plus de six fois le plafond légal de 15% fixé par l’article 71 du Code des marchés publics. Le Code est pourtant explicite : l’entente directe est l’exception, l’appel d’offres ouvert est le principe. Et toute dérogation doit être motivée par une demande formelle exposant les raisons justifiant l’évitement de la mise en concurrence. Ces motifs ne figurent pas dans la fiche publique du marché d’assurance aviation.
Le tableau final est saisissant. D’un côté, une société sans visage décroche un contrat de plus de 640 millions FCFA auprès du ministère chargé de surveiller la dépense publique, sans que personne n’ait eu à concourir. De l’autre, un tiers des Gabonais vit sous le seuil de pauvreté, dans un pays qui proclame l’ère de la redevabilité et de la bonne gouvernance. Entre le discours et la réalité des marchés publics, il y a un gouffre et des entreprises qui ont appris à y prospérer.







